À l’angle sud-ouest de son jardin, un immense épicéa protège la maison de Zaé des rayons du soleil, lui offrant ombre et fraîcheur pendant les fortes chaleurs. Cette maison de pain d’épices a souvent été photographiée par les visiteurs du quartier historique de la cité ouvrière de Mulhouse. Un lieu qui attire de nombreux touristes, artistes et penseurs comme Jean-Christophe Bailly ou Martin Parr, venu un jour prendre un café avec elle à l’ombre de l’épicéa. Mais voilà… Les épisodes répétés de sécheresse et de canicule fragilisent les conifères. Les scolytes, ces insectes typographes qui trouent l’écorce pour s’y accoupler et pondre, dont la progéniture dessine des graffitis en creusant la surface du tronc, gagnent du terrain. L’arbre de Zaé, âgé et fragilisé par l’appétit vorace de ces insectes sculpteurs, menace les constructions voisines. L’ordre de la mairie est sans appel : il doit être abattu.
L'Arbre magique
par Gilles Weinzaepflen
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La maison de Zaé est aussi son atelier. Son jardin, une extension. Quand le bûcheron armé de sa tronçonneuse se présente au portillon, elle est justement en train de ramasser les mille fragments d’un miroir qu’elle a lâché sur le dallage en ciment sous ses fenêtres. Les formes nées du hasard de la chute seront découpées à la pince puis taillées à la façon de vitraux, pour être ensuite collées sur une esquisse. L’imaginaire de Zaé est peuplé de figures bibliques, du fait de sa foi et de son éducation luthérienne. Elle confesse un net penchant pour le jardin d’Éden : « Le paradis, c’est la pureté de deux êtres jeunes et nus, Adam et Ève, celle de leurs beaux corps dans une nature vierge. »






La tronçonneuse s’est tue. Le silence est revenu dans le passage des Lauriers. Maintenant que l’arbre gît à terre, débité en tronçons, Zaé découvre sous une lumière plus crue, plus froide, des fragments d’écorces éparpillés dans son jardin. Elle les examine et remarque que leur face intérieure est composée d’un patchwork de formes rondes ou ovales, d’une belle couleur rouge foncé. « J’ai tout de suite vu des visages se former, des animaux qui n’existent pas, des corps qui dansent. » Elle sélectionne les plus belles écorces épar gnées par les scolytes. Le moment est peut-être venu pour elle de mettre un terme à la série de tableaux miroirs, dont les poussières irritent ses bronches et la font tousser de façon chronique. Elle attend la fin du chargement des bûches sur le camion, poursuit sa collecte et se met immédiatement au travail.
À partir des images que lui suggèrent les amalgames, Zaé va créer en 18 mois une soixantaine d’oeuvres à tonalité souvent humoristique et naïve, où la célébration de la nature, l’amitié entre l’homme et l’animal, la figure humaine sont omniprésents. « Au départ, je ne projette rien, je n’ai pas d’idée. Ce sont les formes sur l’envers des écorces qui guident mon imagination. Comme elles sont épaisses et bombées, je les aplanis et les affine au cutter et au scalpel. Je ne retouche pas celles qui ont l’aspect d’un nuage. » Un ivrogne au nez rouge plus gros que sa bouteille, une femme portant dans ses bras un animal fabuleux, des monstres gentils, une multitude d’oiseaux et de créatures dont certaines semblent surgies du fond des âges, peut-être d’un folklore local dont elle serait sans le savoir la dépositaire. C’est ce que semble dire cette tête grotesque qui tire une langue d’écorce, dont la parenté avec le Klapperstein, tête en pierre sculptée qui tire elle aussi la langue et symbole du patrimoine mulhousien, semble évidente. Autrefois, les condamnés qui s’étaient rendus coupables de médisance étaient promenés à dos d’âne à travers la ville, cette figure grimaçante et sa lourde chaîne autour du cou.
À 79 ans, Zaé a épuisé ses dernières écorces, comme on brûle ses dernières cartouches. Elle travaille sur des résidus de plus en plus petits, de plus en plus rares. Une piste : des voisins ont stocké quelques bûches lors de l’abattage ! De quoi tenir encore un mois ou deux. Elle fait ensuite des essais non concluants avec des écorces de platane et d’autres essences que les gens lui apportent. Elle tente d’inventer un lendemain à son désir de manipuler et de créer.
Zaé voyait son jardin comme un réservoir inépuisable de formes et de matières. « J’aime ramasser plutôt que cueillir. Je fais sécher des fleurs minuscules, des feuilles tombées. Je suis éblouie par tout ce que je vois, aucune fleur ne ressemble à l’autre, tout est parfait, magnifique. » Mais le jardin a ses limites : « Ce qui m’ennuie, c’est que c’est moi qui modèle la nature, alors qu’avec les écorces, c’est la forme qui décide. »



