Voici des vestiges de guerre. Des palets en plastique qui semblent étrangement oxydés, à moitié brûlés, percés d’un trou en leur milieu par lequel le gaz s’est échappé. Celui qui nous les présente avait 15 ans quand il les a trouvés. Sur les coups de 22 heures, après chaque manifestation, il s’était pris à traîner dans la rue qui relie le parc et la préfecture de Besançon pour récupérer des dizaines et des dizaines de ces restes de grenades lacrymo, témoignages d’un affrontement dont il était lui-même l’un des rescapés. Enfermés dans quatre ou cinq couches de sacs-poubelle pour contenir leur odeur de poison, ils sont soigneusement conservés dans un tiroir de sa chambre d’adolescent, où Erik Sémashkin les a cachés jusqu’à aujourd’hui.
Le jeune homme qu’on rencontre a des allures de Wes Anderson. Avec son complet-veston trois pièces et ses cheveux mi-longs impeccablement coiffés, on a du mal à l’imaginer caracolant en manif ou dans les décharges publiques, deux de ses principaux lieux de prédilection. « Le costard coûte dix euros en fripe », précise ce réalisateur arrivé d’Ukraine avec sa mère quand il avait huit ans, et qui garde le souvenir qu’on y était tiré à quatre épingles pour aller à l’école.
Chic mais pas pour autant sage comme une image, l’ancien Franc-comtois quitte son premier bahut à l’âge de treize ans après qu’une prof d’allemand s’est offusquée d’une vidéo la caricaturant, échouée sur YouTube. Non échaudé par ce premier échec, Erik abandonne les pastilles humoristiques sur les réseaux pour se lancer dans la réalisation de courts-métrages de fiction dans le but d’être enfin être pris au sérieux. Les détritus constituent déjà à l’époque son premier matériau d’inspiration pour créer des histoires et des décors. « Quand je suis au milieu des déchets, je vois quelque chose de chaleureux dans le fait d’être entouré par l’histoire d’autres personnes », détaille celui qui revendique la méthode Do it yourself.
Lacrymogranataphilie
par Tristan Piérard
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C’est dans ce contexte d’une adolescence bouillonnante et un tantinet insolente, mais que le principal intéressé décrit comme très protégée et innocente, qu’éclate en 2018 le mouvement des Gilets jaunes. Semaine après semaine, Erik entend et voit passer les cortèges qui viennent aussi gratouiller ses narines quand il ouvre ses fenêtres – et d’où il peut voir la police arroser généreusement les manifestants de grenades lacrymogènes. Celui qui ne connaît alors rien à la politique se demande qui sont les gentils et les méchants dans cette histoire; il veut voir de plus près comment le mouvement affecte sa ville. Chaque semaine, le voilà qui manifeste de 14 heures jusqu’à 22 heures, heure à laquelle les corps désertent et où il peut se lancer dans la collecte de ce qui reste de leurs combats. « Au départ, c’était une démarche très naïve, très bête. » Après des semaines passées à discuter dans les cortèges et à se faire gazer, le jeune homme prend conscience des enjeux et aiguise sa conscience politique. « Ça m'a beaucoup aidé à comprendre dans quel pays je me trouve. Devenir français, c'est aussi pouvoir saisir l'histoire politique et comment on en est arrivé là. À l'époque, j'avais ce besoin de comprendre où j’étais. » Cachées entre ses classeurs de français et de SVT, les lacrymos s’avèrent coriaces. Erik dit qu’elles ont continué à embaumer jusqu’à un an après les avoir ramassées, signe de la toxicité et de la persistance de ces produits qu’il a vus être dispersés autant sur des jeunes comme lui que sur des personnes âgées. « À partir de ce moment, j’ai voulu que mon énergie aille dans la création de films qui parlent de ce qui se passe », affirme le jeune homme, qui trouve la réalité bien plus violente encore à Paris que ce qu’il a pu observer lors des manifs à Besançon. « Un jour alors que je passais au milieu d’une manifestation à Opéra, j’ai vu les forces de l’ordre tirer des lacrymos au milieu des touristes et des terrasses de café. » La politique se mêle à son travail de manière presque organique pour celui qui continue à récupérer des déchets afin de fabriquer des films sur la guerre, la surconsommation ou, dernièrement, sur un bidonville évacué en prévision des Jeux olympiques. « Quand tu es à Paris, tu n’as pas le choix. Tu sors dans la rue, tu fais deux pas et tu vois des affiches politiques, des slogans façon ACAB. »






Au fond, tout son travail relève de la collecte : il n’y a qu’à se baisser pour ramasser. « Ce que tu vois dans la rue va t'influencer et tu vas commencer à faire des recherches… Maintenant que j’habite à Paris, c’est très compulsif. Les encombrants, c’est assez tentant de les prendre et d’essayer de savoir à qui ils ont appartenu ou de les utiliser comme décor. » Erik a passé les concours d’entrée en écoles de cinéma et demandé la nationalité française. « Je suis assez lâche, je vois 2027 et j'ai peur. Ma famille s'est beaucoup battue pour que je boive un café en terrasse à Paris comme maintenant. Et puis c’est logique. Ça fait des années que je pense en tant que réalisateur français. J'ai fait mes premiers films en France, ce sont des profs français qui m'ont appris le cinéma. » Amateur de grandes fresques historiques, il rêve d’un film médiéval sur l'écologie, qu’il est en train d’écrire. Son mantra peut se résumer ainsi : « Il faut faire. Aujourd’hui, il n’y a pas d’excuses. »

