La vérité des choses

La vérité des choses

par Joris Thomas

Une beauté vénéneuse

L’aménagement de la maison, située à Coyoacán, un quartier du sud de Mexico, est appréhendé comme un terrain de jeu, en perpétuel mouvement : les collections du couple, qui occupent notamment les étagères, les murs et le patio, loin d’être figées, vivent avec eux, au plus près des gestes quotidiens.

« Nous avons différentes petites collections qui sont thématiques, formelles, matérielles ou affectives », explique Carla Fernández. La première qu’elle décide de présenter fait partie de la dernière catégorie : il s’agit d’espèces végétales plantées dans une cour fermée par de hauts murs aveugles. « J’aime les plantes. Les plantes me font avoir les pieds sur terre. Quand mon esprit est submergé, je vais dans le jardin, cela me rééquilibre et me rend heureuse. » Cette collection organique s’est constituée dans le temps et s’est enrichie au gré de voyages intérieurs, effectués dans son pays. À chaque escale, elle s’arrête chez des horticulteurs et ramène des spécimens qui, pour reprendre ses mots, « pourraient vivre heureux dans son jardin de Mexico ». On y rencontre notamment des variétés de cactus, d’agaves, d’arbres aux écorces argentées et le datura. Cette plante herbacée répandue en Amérique du Sud produit des fleurs généreuses en forme de trompettes pendantes, jaunes ou rosées, qui dégagent un parfum subtil. Mais il s’agit d’une beauté dangereuse comme le laissent présager ses noms communs : « l'herbe du diable », « les trompettes de la mort » ou encore « l'endormeuse ». Le datura a des vertus thérapeutiques mais peut aussi provoquer la mort en raison de la venimosité de chacune des parties qui le constituent. On raconte qu’un thé aux feuilles de datura rendrait amoureux une personne de son choix. Cet espace, qu’elle qualifie de « jardin secret », n’est pas une passion mais une nécessité pour elle : « Mon corps et mon âme ont besoin d’être entourés de plantes. » Carla Fernández a ainsi constitué au fil du temps une carte végétale du Mexique, et son jardin réactive le souvenir de chaque endroit visité.

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Le génie du balai

À l’intérieur de la maison, d’autres objets glanés au cours de ses déplacements occupent l’espace. Malgré leurs différences formelles, ils ont en commun d’avoir été faits à la main avec délicatesse, et de répondre à un usage spécifique. L’un des murs est investi par une trentaine de balais qu’elle a voulu accrocher comme des tableaux. Cette collection, désignée comme thématique, a été établie par Carla Fernández et son mari : « Peut-être parce que je suis une sorcière et que mon mari me voit comme telle. » Le premier exemplaire a été trouvé dans un village shaker, situé dans le Massachusetts, aux États-Unis. La Société Unie des Croyants en la Seconde Venue du Christ, plus communément connue sous le nom de Shakers, est un groupe religieux radical protestant fondé vers 1747 à Manchester, en Angleterre. En 1774, Ann Lee, fille charismatique et analphabète d'un forgeron, a une vision et part établir une colonie en Amérique. « Mother Ann » propage sa doctrine d'un Dieu à la fois Père et Mère, prônant l’inclusion et l’égalité. La créatrice est fascinée par cette figure féminine mais aussi par les balais plats fabriqués par la secte, qui ont comme capturé son esprit et son cœur. Les Shakers sont connus pour leurs artefacts réalisés selon des méthodes respectueuses de l’environnement, avec des formes épurées et directes. Depuis sa rencontre avec cet ustensile ménager inaugural, Carla Fernández a réuni une panoplie de balais provenant du Japon, de Corée ou encore du Brésil et du Mexique, attentive à chaque élément qui les constitue. La collectionneuse est sensible aux différentes matières qui ont été prélevées dans la nature, travaillées et assemblées de manière durable : « Pour arriver à ça, il faut croire à la sorcellerie. Ça vient de la terre et c’est transformé magnifiquement. Pour moi, c’est de la magie. »

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Des matériaux sincères

Sur les étagères de la cuisine, la vaisselle et de petites figurines sont rangées par affinités de couleur et de matière : les assiettes noires d’une artiste potière paraguéenne, basée en Amazonie, résonnent avec la poterie barro negro d’Oaxaca, au Mexique. Elle apprécie que ces céramiques gardent la couleur naturelle de la terre et ne dissimulent pas leur origine. Carla Fernández tisse pareillement des liens de parenté entre des porte-baguettes japonais et des objets de la péninsule du Yucatán, en raison de leur bois aux caractéristiques proches ; une manière de procéder par assemblages qui s’observe également dans la salle de séjour où elle aime à déplacer millimètre par millimètre les objets, les regarder de loin, pour revenir de nouveau les déplacer de quelques millimètres.

Pour la créatrice, qui a étudié l’histoire de l’art et le design de mode, les jouets sont des sujets inspirants. Les robes des poupées Rarámuri du nord du Mexique, les figurines du Pérou, d’Afrique du Sud ou encore la Barbie que son père lui a achetée en Inde disent des choses sur les manières de se vêtir d’un pays à l’autre. Elle est touchée par leurs détails qui reproduisent en miniature les garde-robes humaines. La mode est, pour Carla Fernández, l’un des langages les plus honnêtes que les humains ont ; elle qualifie le textile de « livre ouvert ». Sa voisine, Frida Kahlo, l’avait déjà bien compris.

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