Les alentours de l’autoroute 111, longiligne, qui traverse le désert californien, offrent un paysage dépouillé. D’un côté s’étend Salton Sea, ce lac salé, ancienne station balnéaire, abandonné après les années 1950 car gorgé de pesticides. De l’autre, le sable, les montagnes au loin, et parfois quelques villages fantômes filant par les fenêtres de la voiture. Nous sommes en octobre 2016, lors d’un voyage en famille, partant de Los Angeles, direction Austin, Texas. Mes parents avaient alors entendu parler d’une certaine oeuvre d’art, un monument plutôt indescriptible, et décidé de s’y rendre en chemin.
La montagne sacrée
par Zéliede Crécy
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En un virage à gauche, quittant l’autoroute, et l’emprunt d’un modeste sentier, nous sommes en direction de Slab City. Ce campement de caravanes, devenu véritable communauté libertaire et marginale, accueille squatteurs et snowbirds, ces nomades qui parcourent les États-Unis au rythme des saisons.






C’est ici, à l’entrée de Slab City, que s’élève Salvation Mountain. Haute de 15 mètres, débordante de couleurs vives, je découvre cette colline artificielle qui s’impose en plein désert, presque surnaturelle. Elle est décorée de figures peintes : des fleurs, des arbres, un large coeur rouge, le drapeau américain, mais aussi de mots : des prières. Sous la grande croix blanche qui en couronne le sommet, ces grandes lettres rondes : « GOD IS LOVE ».
Nous garons la voiture à quelques mètres de la colline, formant un parking improvisé avec deux ou trois autres groupes de visiteurs. Un escalier gravé dans la matière, peint en un jaune vif, mène au sommet. Par une cavité nichée sur la droite, on accède au coeur de la montagne, qui s’enfonce sur plusieurs mètres, avant de nous faire ressortir à l’arrière. Il faut alors se perdre et explorer ces recoins ornementés, regorgeants d’un fouillis d’images, d’objets, de petits autels, de bouts de bois peints. Surtout, on peut y constater la structure de Salvation Mountain : un empilement de bric-àbrac encore visible. Entre les pneus, sacs de sable, de ciment, pots de peintures à moitié entamés, les planches et cageots de bois laissés un peu partout, il semble que la montagne soit encore en pleine construction. Pourtant, personne aux alentours. Il se trouve que le créateur de Salvation Mountain est décédé deux ans avant notre passage, en 2014, il avait 83 ans. Jusqu’alors, il ne cessa d’agrandir son oeuvre, de rajouter de la matière, de la rafistoler, et d’accueillir lui-même ses visiteurs.
#Gonflé
Fascinée par cet endroit, à la fois si grandiose et désuet, je décide d’en savoir plus.
L’homme derrière Salvation Mountain s’appelait Leonard Knight. Né autour de 1931 dans le Vermont; les éléments de sa vie restent encore flous aujourd’hui. Après un bref service militaire au coeur de la guerre de Corée, on sait qu’il se retrouve, à bord de son van, à errer parmi différentes communautés marginales, au rythme de petits boulots : il donne des cours de guitare, repeint des voitures… C’est une illumination spirituelle qui va donner un sens à sa vie. Il raconte comment, un matin de 1967, il a une épiphanie au volant de son van. Il sent soudain se dévoiler en lui une passion, un amour profond pour Jésus. Lui vient alors une prière qu’il se met à répéter : « Jésus, je suis un pêcheur, descend sur mon corps et dans mon coeur. » Dès lors, Leonard Knight décide de dédier sa vie à la religion et à partager son message de foi. Il voyage d’église en église mais la communauté religieuse peine à accepter ce personnage et son message d’amour, jugés trop simple.
En 1970, alors qu’il se trouve à Burlington, au nord de San Diego, Knight voit une montgolfière publicitaire traverser le ciel. Il se dit que ce serait le moyen idéal de transmettre son message. Il passe plusieurs années à prier pour une montgolfière, à essayer sans succès de lever des fonds autour de lui, afin d’en acheter une. Un jour, il décide de prendre les choses en main et de la construire lui-même. Avec une machine à coudre qu’il emprunte, des bouts de tissus qu’il récolte à droite à gauche, il se lance dans un gigantesque patchwork. Son but : créer la plus grande montgolfière du monde, pour partager son message des kilomètres à la ronde. Cette première création, ambitieuse, sera surnommée le « LOVE Balloon ». Malheureusement, sa toile bariolée est trop grande, trop lourde. Le soleil de plomb de Californie l’abîme peu à peu, elle ne cesse de se déchirer. Malgré plus de dix années de tentatives, la montgolfière ne décollera jamais.
En 1984, Knight est découragé. Il roule depuis le Nebraska vers la Californie du Sud et s’installe dans la fameuse Slab City. Un jour, l’espoir renaît quand il trouve un sac de ciment sur le bord de la route et qu’une nouvelle idée lui vient. Semaine après semaine, année après année, sur le bord du chemin qui mène au camp, il empile ce qu’il trouve : des débris, du ciment, du sable, du bois, et surtout des litres et des litres de peinture. C’est ainsi que naît Salvation Mountain, le fruit de la détermination et de la quête spirituelle de Leonard Knight. Enfin, il peut graver le paysage du message qui le guide, de ses grandes lettres rouges et roses.
Quand, quatre ans après le début de ce chantier, sa montagne s’écroule en poussière, Knight remercie le Seigneur de lui avoir montré les défauts de sa création, et se remet à la bâtir. Ainsi, c’est au coeur de cette deuxième montagne que je me tiens ce jour d’octobre 2016.
#À ciel ouvert Ce qui est marquant, quand on visite Salvation Mountain, c’est cette impression, hallucinatoire, d’entrer en plein dans le rêve de son créateur. C’est une part si intime de lui-même qu’il a décidé d’imposer au monde, l’offrant à tous ceux qui passeraient par là.
Leonard Knight a répondu à un besoin profond de traduire sa spiritualité en matière brute, minérale, de l’extérioriser. Dans sa technique même, on sent cette impulsion vitale, dans l’empilement hasardeux de cailloux, de branches, mais pas seulement. La peinture, à Salvation Mountain, ne se limite pas à un rôle de décoration, mais est utilisée comme un matériau, au même titre que le ciment. Les litres déversés par Knight se sont superposés en plus d’une dizaine de couches. C’est la couleur elle-même qui façonne cette colline, devient matérielle en s’inscrivant ainsi dans le paysage californien.
Il a créé non seulement un monument à sa passion religieuse, mais aussi une oeuvre qui met au défi la séparation du naturel et de l’artificiel, de l’esprit et de la matière. C’est cette frontière qu’on sent se brouiller, lorsqu’on grimpe les marches jaunes de la montagne, quand on s’assoit dans une des cryptes ornementées de fleurs, de prières, d’oiseaux… Ici, la conscience humaine devient un phénomène aussi naturel que la fleur qui éclot, la roche qui s’érode, l’oiseau qui fait son nid. Elle n’est plus immatérielle, ne survole plus le corps, elle fait partie intégrante du monde.
Salvation Mountain, c’est aussi l’expérience de la rupture des États-Unis, entre la pauvreté et le besoin de spectaculaire. Une occasion joyeuse et émouvante de s’évader de la rationalité à laquelle on s’est habitués. C’est aussi une expérience empreinte d’une certaine mélancolie. Il y a quelque chose de troublant à voir ainsi l’oeuvre d’une vie, celle d’un homme qui ne fut jamais vraiment compris. Son rêve, exaucé, semble à la fois relever d’une beauté monumentale, mais aussi d’une sincère simplicité.
Salvation Mountain, c’est, enfin, un moment qui nous fait perdre la notion du temps. Je crois que nous sommes repartis alors que le jour commençait à tomber. Il restait de la route à faire. Le souvenir que j’ai de Salvation Mountain demeure, jusqu’à aujourd’hui, très précis. Palpable, presque physique.



