Gastronomie de la viande de cheval. Edité par la Fédération de la Boucherie Hippophagique de France, 1982. Toute une époque, celle où la boucherie chevaline existait, avait ses adeptes et pignon sur rue. C’est avec cette première acquisition que Matthieu Nicol débute sa collection qui compte aujourd’hui une centaine de titres. Pourquoi, soudain, ce dada ? Il faut revenir un peu sur son parcours. Grand amateur de photographies, fondateur d’une agence de conseil en communication et d’un studio de direction artistique ingénument baptisé Too many pictures (Trop d’images), la photo tient une place importante dans sa vie. Catalogues, livres d’artistes, éditions limitées; il est un regardeur précis et averti. S’il reconnaît et assiste à l’engouement de l’institution pour la photographie vernaculaire depuis quelques années, qui a pénétré les musées et avivé la curiosité des commissaires d’exposition, son intérêt va, quant à lui, à deux autres sous-genres : l’applied photography, ou la photographie de commande réalisée pendant les Trente Glorieuses par des photographes professionnels qui très souvent ne signent pas leurs images, et les accidental photo books, ces ouvrages qui deviennent à leur corps défendant des livres de photos, tant leurs propositions visuelles sont singulières. Et l’édition culinaire vintage semble répondre à ces critères. Les ingrédients sont donc réunis.
La grande bouffe
par Carine Soyer
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Entrée, plat, dessert
Le cheval lui mettra le pied à l’étrier. La couverture présente un étal réfrigéré de viande rouge pur sang et l’ouvrage de petit format oscille entre document promotionnel et ovni éditorial. Rien cependant sur le photographe ou le studio à l’origine des images qu’il contient. Et l’intérêt de Matthieu commence là où le silence se fait : série non créditée, photographe non valorisé. Une approche totalement à rebours de la tendance actuelle « de l’industrie du cook book » comme il la nomme, qui s’invite plutôt sur la table basse, assez loin du plan de travail et des taches de gras. Cette première curiosité lui coûtera 50 centimes d’euro dans un vide-greniers en Bretagne. Il tient à l’idée de tirer une valeur symbolique d’un objet qui n’en a aucune sur le marché. Il chine beaucoup, en province, auprès des biffins, dans les cuisines des maisons de campagne qu’il fréquente, reste discret sur ses sources, aime fouiller, feuilleter, et tomber par inadvertance sur LE livre. Il ne cherche pas en ligne. Internet n’intervient qu’ensuite, pour en savoir plus sur ce qu’il a déniché. Même si, avec le temps et une expérience grandissante dans le domaine, un petit penchant bibliophile tend à se dessiner, ce qu’il traque avant tout reste le livre « d’office », pratique, usuel, celui qui sert à réaliser un plat.
Bon appétit
Commence alors sa quête, comme une forme de réhabilitation d’une création photographique qui ne se revendique pas comme telle. Il partage volontiers ses trouvailles et son instagram dédié est un festin glycémique. Préparations roboratives période Jean Carmet, entremets qui feraient s’évanouir des nutritionnistes… Une culture du trop, de la bombance, bien loin du produit épuré, tel qu’il est approché aujourd’hui, et qui en dit long sur une période, une relation à la nourriture, comme sur les innovations tant domestiques que photographiques. Sachant que l’arrivée du micro-ondes, contemporaine de celle de l’appareil photo numérique, représente le marqueur temporel qui est aussi la limite de son corpus de livres.Mais vient le moment de goûter… et de mettre la main à la pâte à papier.






Un ouvrage sur la bonne cuisine bourgeoise et son corollaire, l’art de la réception, fait cohabiter à l’image nappe dressée, mets préparé, paquet de cigarettes et cendrier fumant dans une impeccable mise en scène. Impossible aujourd’hui. Autre extravagance : dans un livre sur la cuisine des régions, des boîtes de conserve relatives à la spécialité abordée s’invitent copieusement dans le champ. L’éditeur ? Une agence de marketing spécialisée dans l’agroalimentaire, pionnière du genre… Car c’est résolument le temps des livres promotionnels à l’heure où l’industrie alimentaire décolle. Seb et ces cocottes, Tupperware et ses récipients plastiques ont initié de véritables collections, selon les saisons, les types d’aliments et les tendances, avec des productions d’images toutes construites, renouvelées, soignées.
Son préféré du moment : Voyager et manger. Souvenir de voyage culinaire des Interhôtels de la République Démocratique Allemande. Un livre édité en 1970 en Allemagne de l’Est, en langue française, par une chaîne hôtelière. La photo et le descriptif d’un hôtel font face à un plat qui y est réalisé ou typique de la RDA. Période Ostpolitik initiée par le chancelier Willy Brandt et réchauffement des relations diplomatiques pour inviter les français à découvrir l’Allemagne... ou la petite cuisine des nations.
À force de compiler et d’étudier par le menu chacune des compositions visuelles et des propositions éditoriales sur le sujet, il est bien possible que Matthieu Nicol décide de concevoir un jour son livre de recettes.



