Une légende raconte qu’au VIe siècle, pour divertir le roi des Indes Balhit, le brahmane Sissa inventa le jeu d’échecs. Le roi reconnaissant offrit au sage de choisir lui-même sa récompense, lequel souhaita qu’un grain de riz soit placé sur la première case puis d’en doubler la mise jusqu’à atteindre la 64e case. Le roi amusé ordonna qu’on exécute la gratification or celle-ci ne pouvait être réalisée sans le mener à sa ruine, la quantité de riz s’évaluant à plus de 5 000 ans de récoltes!
La morale de cette fable nous rappelle la vulnérabilité du roi qui ne peut être sauvé sans son peuple et la nécessité du temps de réflexion pour décider d’un mouvement stratégique décisif. Les deux règles d’or du fascinant jeu royal ancestral sont toujours hardiment pratiquées. 2018, fin d’une journée pluvieuse à Paris, un groupe de jeunes gens se retrouve dans un grand appartement du Marais en colocation pour un afterwork pour le moins original. Le smartphone de Romain sonne, il a reçu un nouveau message de Matthieu: «Révise tes classiques! J’arrive» suivi d’une vidéo. Il clique sur le fichier et apparaît sur son écran un slideshow de portraits de Bobby Fischer, légendaire champion du monde d’échecs en 1972, sur fond du morceau Looking for a Star du sulfureux rappeur américain XXXTentacion aka X. Dans le salon, les amis et amis d’amis s’installent sur des coussins disposés autour des échiquiers, placent leurs 16 pions respectifs, jubilent des côtés plastique et esthétique des pièces, rêvant peut-être de devenir un jour l’heureux gagnant d’un brilliancy prize qui récompense les plus belles parties.
La cour du roi
par Leslie Veisse
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Un coup de foudre
Enveloppés dans l’obscurité de la nuit, un verre de vin à la main pour certains, de whisky glaçons pour d’autres, les couples de quasi vampires sont prêts à s’affronter. Les bruits provenant de la cuisine, alors que William prépare un bœuf saté fort relevé, deviennent imperceptibles aux joueurs happés par une concentration imperturbable. La bulle du jeu, plus captivante que l’interface numérique d’un réseau social, devance leur réalité. Les joueurs engendrent leurs mondes possibles qui se substituent au réel objectif. Où est le réel valide ? Lequel des deux, de l’échiquier ou du monde, est le référent vrai et pertinent ?[^1.Ivan Gros, L’Imaginaire du jeu d’échecs et la poétique de l’ordre et du chaos: histoire d’une représentation de la cérébralité, Paris, L’Harmattan, 2011.]
Antoine a l’avantage du trait: il s’est octroyé les blancs et subséquemment le droit d’ouvrir la partie, ce qui lui confère statistiquement 56% de chances de gagner. Au fur et à mesure qu’il déploie son jeu, suivant sans cesse de nouvelles combinaisons pour prévoir ses prochains coups, son Moi se dédouble, tel un parfait Doppeldenker[^2.Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, 1941.]. Le jeu devient une manière de langage, de pensée. Son adversaire, Romain, a «l’œil du joueur d’échec»[^3.Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871.], vivace et profond, qui induit de prendre ses dispositions en conséquence. Qui sait s’il tente simplement de retarder sa mort qu’il sent proche ? La défaite s’en suivra sans appel suite à un «coup de foudre», rendu fameux lors d’une partie jouée à Vienne en 1895[^4.Tartakover, Bréviaire des échecs.]. À côté se joue un blitz, une guerre «éclair» où le temps de décision imparti à chaque joueur est limité à 5 voire 3 minutes. Après quelques secondes Romain s’exclame: «J’ai mis ta dame à nu!», ce à quoi Matthieu rétorque dans la foulée: «T’es en échec mec!» Les commentaires vont bon train lors de ces parties amicales, et avec courtoisie, les paladins annoncent les mises en échec. Le roi noir s’en sort finalement par un roque, coup légal spécial qui permet de le mettre à l’abri sans respecter son déplacement classique.






À l’image des tournois professionnels, les combats mixtes sont rares au club. Agata, unique compétitrice ce soir-là, n’en est pas pour le moins en reste. Bientôt, grâce à l’élan d’une attaque intrépide, elle brise les bastions adverses de Paul-Hector par un beau mat en plein échiquier. De l’autre côté du miroir[^5.Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871.] elle devient reine d’une nuit. Chaque partie se joue comme si c’était la première, comme un infini de possibles, où le hasard ne peut s’immiscer et à laquelle on ne perd que par sa faute[^6.«Jeu de petites pièces de bois tourné, qui servent à jouer sur un tablier ou damier divisé en 64 carreaux, où l’adresse est tellement requise, que le hasard ne s’en mesle point, et on ne perd que par sa faute.» Définition «eschecs», Furetière.]. Sa réputation de jeu incomparable capable de générer des «matadors spécifiques»[^7.Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, 1941.] encourage les adeptes, tout profil confondu. Alors que quelques-uns ont été initiés dès leur enfance par leurs parents, la majorité d’entre eux a débuté via le gang, effet de groupe oblige. C’est l’occasion de se retrouver, de rencontrer des gens, de passer un bon moment. Ainsi, le club a, semble-t-il, de belles années devant lui. «Quand on commence jeune à jouer aux échecs, on mourra vieux à jouer aux échecs. Les échecs sont une passion qu’on emmène dans sa tombe», disait Marcel Duchamp.[^8.Marcel Duchamp, Jeu d’échecs avec Marcel Duchamp, film documentaire, Pasadena and New York, 1963, diffusé le 8 juin 1964 (ORTV).]



