Simone et Alphonse, une fois libérés de leurs obligations familiales et professionnelles, ont pu se consacrer corps et âme à leurs passions artistiques. En effet, Alphonse, typographe à la retraite, amoureux de musique classique et photographe amateur, prend des cours de peinture et s’adonne entièrement à la passion créative qui l’a longtemps animé. Simone, elle, fait. Elle fait de la couture, tricote avec ce sens de la bricole qui enchante chutes de tissus et pelotes dépareillées, et ses dix doigts donnent libre cours à sa fantaisie dans les vêtements, cartes de voeux et tricots qu’elle confectionne. Ensemble, ils parcourent des musées du nord de la France, de Belgique ou encore des Pays-Bas, tout comme les monographies d’artistes provenant de librairies ou de leur bibliothèque. D’origine modeste, sans culture artistique, n’ayant connu que les déplacements de populations imposés par la guerre, ils voyagent à travers les plus prestigieuses collections du monde, de Minneapolis à Washington.
##Puis, au hasard d’une lecture, la découverte des patchworks américains inspire à Simone un nouveau mode d’expression créative qui combine son goût pour l’ouvrage et pour certains artistes : elle s’évertue désormais à interpréter leurs oeuvres en textile. Au fil des quinze années qui suivent, elle prend elle aussi son envol artistique. Son travail ne s’inscrit pas en creux des accomplissements artistiques de son mari mais évolue sous son regard bienveillant.
##À la belle saison, femme et mari se consacrent au jardin et aux confitures, tandis que les hivers sont dévolus à leurs pratiques artistiques respectives dans leur maison de Tourcoing. Les journées consacrées à l’art suivent également une mécanique bien réglée : piano le matin pour Alphonse, avec Simone à ses côtés, puis, l’après-midi, chacun rejoint son atelier.
#Simone ose
L’une coud, l’autre pas
par Aisling Halleman
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Les premières réalisations de Simone sont des personnages tirés des tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien, ces grandes compositions qui rassemblent un foisonnement de caractères sur le vif. Simone reproduit leurs traits à l’aide de pommes desséchées qui se rabougrissent avec le temps, comme des têtes réduites, les dents faites de clous de girofle ou de grains de poivre, le corps en pâte à sel, et les habille de vêtements qu’elle a confectionnés. Autant de santons d’une crèche païenne flamande.
##Plus tard, vers l’âge de 70 ans, Simone, qui ne se pense pas douée pour la peinture, commence à « dessiner », c’est-àdire qu’elle traduit en points de broderies simples sur tissu blanc des esquisses d’artistes tels que Degas ou Giacometti. Avec le temps, sa technique évolue : les coloris des fils se nuancent et la broderie devient chaînette. Ces dessins sont parfois soulignés d’une citation de l’auteur de l’oeuvre originale ou d’une phrase que Simone a choisie.
##Puis viennent les tableaux de Simone, réalisés initialement en patchworks de tissus, à partir de chutes récupérées notamment auprès de son fils qui travaille dans le textile à Roubaix. Les patrons de ses travaux sont réalisés avec l’aide d’Alphonse. Mais les oeuvres sont bien de Simone tant elle s’approprie ses sujets, admirés sur les cimaises des musées ou dans des livres, souvenirs glanés ou vignettes dont elle amplifie l’échelle et magnifie la gamme chromatique. Il faut s’approcher de ces oeuvres pour en apprécier le relief, la matière et la délicate élégance.
##Au fil des années, les productions de Simone s’affran - chissent de leurs modèles et artistes, Picasso, Van Gogh ou Schiele, sa main s’enhardit, les couleurs éclatent et vibrent. Un panthéon d’artistes qui dénote une prédilection pour les portraits aux tons chauds tout en lignes courbes ou angulaires. La broderie enrichit les aplats de tissus, se densifie, occupe de plus en plus la surface de l’oeuvre. Les supports se couvrent de fils, permettant ainsi de souligner un regard, un front ou un menton. L’envers de ces tableaux brodés révèle en négatif ce saisissant ouvrage de fourmi. Au dos, sur une étiquette sont consciencieusement consignés le nom de Simone, la date, les détails concernant le tableau d’origine et son lieu d’exposition. Plus tard, encouragée par son mari, elle signera ses travaux, toujours de son nom de jeune fille. Touche finale de ce travail choral, Alphonse fabrique chacun des cadres qui accueillent les oeuvres de sa femme.
#Musée familial






Parfois, il arrive à Simone de s’inspirer des peintures de son mari. Une fois le travail achevé, leurs deux tableaux figurent alors côte à côte chez eux, en résonance. Car leur intérieur est disposé comme un musée dans lequel ils exposent leur travail et dont ils font évoluer les accrochages en fonction de ce qu’ils ont envie de regarder. Et justement, seul le regard et la reconnaissance de l’autre comptent, Simone et Alphonse dialoguant par tableaux interposés. Ils se consultent et s’admirent mutuellement.
##Ces activités alimentent le lien de tendre complicité entre les époux qui s’étend aux petits-enfants. Endimanchés, ils partent passer des journées en Belgique à bord de la DS du grand-père pour visiter des musées, à Gand et Bruges, sortir dans le « grand monde » comme les grands-parents aimaient à décrire ces virées – l’occasion d’un apprentissage intergénérationnel de l’histoire de l’art. Ils accompagnent régulièrement Simone au LaM de Villeneuve-d’Ascq, qui aime y contempler Modigliani, son artiste favori. Les plus sages des petits-enfants sont invités à choisir au détour des pages d’un livre d’art une oeuvre de maître que leur grand-mère interprétera en textile.
##À raison de deux à trois oeuvres par an, cette collection intime et confidentielle, destinée uniquement à la famille, compte une quarantaine de pièces au décès de Simone en 2014.
##Cet héritage est maintenant conservé chez les très proches, dans le Nord, à Paris ou encore à Miami. Chez Pauline, l’une des petites-filles de Simone, elles occupent les murs et étagères de sa maison, ancienne usine roubaisienne convertie en habitat collectif, et une commode revisitée en cabinet de curiosités, derrière les claires-voies années 1960 de son bureau lillois. A Paris, Maxence a fait des tableaux de sa grand-mère le point d’orgue de son appartement.
##En nous ouvrant leurs portes et leurs souvenirs, ils nous donnent à connaître une femme à la trajectoire créative singulière, une femme qui selon Pauline « aimait faire des choses, suivre des instructions » et qui a choisi d’honorer ses maîtres, épaulée par son mari.



