L’île des possibles

L’île des possibles

par Leslie Veisse

Né en 1929 et disparu en 2015, Jean-Marie Drot a dédié sa vie à parcourir le monde pour réaliser des films documentaires. Homme de télévision, pionnier de l'utilisation des médias audiovisuels dans la culture, il croit farouchement au partage culturel à travers le petit écran. Il se fait connaître à partir de 1962 avec la série Les Heures chaudes de Montparnasse, une suite d’interviews des illustres cubistes, dadaïstes et surréalistes. Le programme devient le rendez-vous télévisé d’une large audience. Il y recueille les témoignages des monstres sacrés de la grande époque : Man Ray, Giacometti, Cocteau, Duchamp, et tant d’autres. Mais Drot est autant fasciné par des créateurs de moindre renom, « ces artistes trop méconnus encore, ces modestes, ces silencieux, ces peintres et peintresses aux mains éblouies ». Il parle ainsi des autodidactes auxquels il voue une immense admiration et dont « l’expression libertaire d’une forte personnalité est vierge de tout apprentissage, de toute contamination ». Son intérêt obsessionnel pour cette forme de création a pour point de départ une exposition de peintres naïfs yougoslaves à la galerie parisienne Mona Lisa. Il se dit époustouflé par ces œuvres et, avec l’aide du galeriste Arnaud Romic et de ses contacts sur place, il part en ex-Yougoslavie à leur rencontre. Il se rend aussi en Bulgarie, au Pérou, au Brésil, en Haïti, et constitue une archive remarquable sur les Peintres enchanteurs de France et d’ailleurs. Au fil de rencontres et de coups de cœur, il fait l’acquisition d’œuvres et constitue une collection riche d’environ 500 pièces.

Sa collection est le reflet d’un homme boulimique de voyages, à condition que ceux-ci ne soient pas trop planifiés. Ce qui l’intéresse, c’est le côté imprévisible de l’aventure qui selon lui n’a de sens que « si on part un peu au hasard, sans trop préparer, sans trop lire les guides ».

Au début des années 1960, Drot visite Athènes avec son cher ami, l’artiste grec Yannis Gaïtis. De façon totalement improvisée, les deux compères partent visiter l’île d’Ios. Ce voyage est pour Drot comme une seconde naissance. Il est séduit par la beauté de l’île et y élit refuge. Il y fait construire une maison épousant les rochers, dessinée par Gaïtis, où il rassemble sa collection. Il y apporte des œuvres qu’il détient à Rome – où il a vécu pendant dix ans alors qu’il était directeur de la Villa Médicis – et dans sa maison de Chatou. Il les organise comme un véritable cabinet de curiosité, sans qu’aucune hiérarchie ne s’impose, mais qui forme un harmonieux mélange. Un peu à l’image de son Dictionnaire vagabond dans lequel il recense artistes, poètes célèbres et peintres plus marginaux sous un ordre strictement alphabétique. Un esprit bohème qui devient vite contagieux. Face à cette joyeuse folie picturale, on se laisse aller à rêver d’ailleurs.

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Margaret Drot, sa fille, préfère parler de lui comme d’un « découvreur » plutôt que d’un collectionneur. En effet, il aime se laisser surprendre par les rencontres humaines, entrer dans l’intimité des artistes et devenir un véritable « passeur » de cultures. Sur les murs entièrement occupés, des relations s’opèrent entre des œuvres séparées par des milliers de kilomètres. Le fil rouge de l’ensemble est sa force magique revendiquée. Car Drot développe une véritable croyance en ces œuvres qu’il considère comme des talismans. Lui qui se dit profondément païen croit en l’art comme en une chose qui nous porte à penser que l’homme a une grandeur. L’art comme seule religion, comme l’un des derniers refuges de la transcendance.

Ces propos font notamment référence à la peinture haïtienne de la communauté de Saint-Soleil qui a provoqué chez lui un choc esthétique. Le collectif fondé en 1973 regroupe les paysans d’un hameau isolé à 1 000 mètres d’altitude, Soisson-la-Montagne, en Haïti, que Drot visite pour tourner le dernier épisode de sa série Journal de voyage avec André Malraux : à la recherche des arts du monde entier. À Saint-Soleil, les peintres ne signent pas leur toile, ne leur donnent pas de titre. Ce qu’ils font répond à leur relation à la nature et au rituel vaudou. L’œuvre n’est pas destinée à être vendue, elle est une offrande aux Ioas, les dieux du panthéon vaudou. À Erzulie, divinité de la beauté et de l’amour; au Baron Samedi, dieu des cimetières et des morts. C’est un plongeon dans un monde archaïque et moderne à la fois.

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Ces œuvres dont on vante la naïveté ne s'attachent presque jamais à représenter le réel. Il s'agit plutôt pour leurs auteurs d'évoquer des situations rêvées, comme si seule la fiction pouvait rendre le réel habitable. C’est avant tout un art d’isolement car, même s’il est reconnu plus tard, prisé et exposé dans les musées, il est au départ l’œuvre de personnes mises à l’écart matériellement et moralement. Si l’art naïf européen est une peinture contre l’asservissement, qui représente le paradis terrestre, le mariage, le quotidien embelli, la nature éblouissante peuplée d’animaux, la peinture vaudou, elle, est intimement liée au passé de trois siècles de traite et d’esclavage. Ces artistes, Drot aime les appeler indistinctement « les artistes de la grande espérance » car, au-delà de la misère et de la souffrance, ils osent croire en un éternel éden.

Si sa collection a trouvé pour écrin un petit paradis grec, son devenir est en suspens. Margaret et son frère Jean-Philippe aimeraient faire vivre ce patrimoine et réaliser le rêve de leur père en ouvrant sa collection au public. En attendant, la maison devient ponctuellement un lieu d’accueil et de rencontres insolites. Avec la complicité de Margaret, la commissaire d’exposition Eva Vaslamatzi basée à Athènes a entrepris une recherche approfondie, la première d’envergure, sur la collection. Son étude s’intéresse au lien que Drot a entretenu avec les deux îles qui ont marqué toute sa vie : Ios et Haïti. Logée sur place, Eva s’est coupée du monde pour lire et réfléchir, comme il aimait à le faire. Elle a pu ressentir la présence magique des œuvres et souhaite, à travers cette recherche, perpétuer la démarche de Drot pour inviter des artistes et créer ainsi de nouvelles amitiés dans ce lieu fécond, ouvert sur le monde.

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