L’eurythmie est un art du mouvement créé en 1912 par Rudolf Steiner, philosophe et théoricien. Un art encore jeune et méconnu, sauf de ceux qui fréquentent ou ont fréquenté une école Steiner-Waldorf et sa pédagogie centrée sur l’humain, où l’eurythmie est enseignée. On serait tenté, pour mieux la cerner, de dire d’abord ce qu’elle n’est pas: ni expression corporelle, ni danse, ni mime. C’est une proposition globale, avec ses lois propres, qui cherche à rendre visibles les forces du langage et de la musique par les gestes et le corps de l’homme tout entier.
On peut déplorer que la popularité du groupe Eurythmics formé à Londres en 1980 n’ait pas permis de lever un peu plus le voile sur la spécificité de cette discipline (Annie Lennox et Dave Stewart s’en sont tenus à la définition première de l’eurythmie, qui signifie heureux choix des sons, harmonie de la composition). De voile, il est justement fortement question dans l’eurythmie, puisque celui qui s’y adonne, et qu’on appelle eurythmiste, s’habille d’un tissu coloré pour aborder son art.
L’eurythmie se dévoile
par Carine Soyer
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Jehanne Secretan, qui dirige depuis Chatou l’Eurythmée-Paris, première école d’eurythmie en France créée en 1976, le dit ainsi: « Voyelle, consonne; chaque son, un personnage vêtu de couleur attrayante. » Elle poursuit : « Rendre visibles les paroles et les sons que nous prononçons, que nous entendons, c’est pressentir que la parole est un être vivant, qu’elle a un pouvoir créateur. N’y a-t-il pas des paroles qui consolent, d’autres qui condamnent, qui blessent, qui nous donnent du courage, de l’espoir ? Et que dit Saint Jean ? ‹Au commencement était la Parole›. Tout le mystère comme le propos de l’eurythmie, c’est de revenir à cette parole qui habite parmi nous. Dire par exemple ‹J’étais seul près des flots ›[^1.ndlr : ouverture du poème Extase de Victor Hugo], qu’est-ce que cela recouvre : le bleu du ciel me prend, pas de navire sur la mer, comment je suggère cela ? C’est toute la complexité de l’eurythmie. » Effectivement. Apprendre tout d’abord à se détacher de la signification des mots, voir la parole autrement, depuis l’exercice de l’appareil phonatoire, émetteur de sons, de souffle, de respiration, pour s’approprier ensuite cette dynamique dans une création eurythmique, tout cela peut sembler… compliqué. Au-delà de la technique, nécessaire, de la maîtrise d’un alphabet corporalisé, c’est l’interprétation de l’eurythmiste qui fait art. Pour s’y retrouver dans ce système combinatoire de gestes et de déplacements, Rudolf Steiner a donné des indications, imaginé des figurines associant aux voyelles ou consonnes, couleurs de voiles et zones musculaires sollicitées. Un kit de survie au pays de l’eurythmie.






Jean-Marc Seguin-Miniaou, co-directeur d’Eurythmée-Paris, précise encore : « L’eurythmie vise à désensorceler tout ce qu’on entend. Face à un artiste de la parole qui dit un poème, nous essayons sur scène de montrer tout ce qui peut être contenu dans le langage. De manière consciente, psychique, sensible ou totalement inconsciente. C’est aussi une forme d’éducation pour celui qui ‹regarde›, qui devrait retrouver la correspondance entre le sens, le son et le geste dans ce que l’eurythmie met en mouvement. Toucher à cette réalité entre le corps, l’âme et l’esprit du poème nous anime. » Les textes en vers sont bien une des matières premières que l’eurythmie aime à travailler. La poésie permet de mieux éprouver la plasticité et la musicalité du langage, c’est par elle et avec elle que le corps est convoqué, invité à se glisser dans le personnage de chaque son. Consonnes structurantes, comme l’eau, la terre, l’air et le feu, où vient s’insérer l’élément émotionnel qu’est la voyelle. Les gestes traduisent alors les dynamismes propres à chacun des sons, prennent en charge les forces à l’œuvre dans l’alphabet. B.a.-ba ? L’affaire est plus subtile, les prérequis nombreux, et le projet eurythmique, plus grand. Rudolf Steiner l’énoncera d’ailleurs : « Tout ce que l’homme vit par l’eurythmie agit, d’une part, de façon extraordinairement vivante sur toutes ses facultés et d’autre part, sur sa fécondité et son efficacité tout au long de sa vie. » Qu’elle soit partie prenante d’un programme éducatif ne surprend pas, si elle est envisagée comme un outil propice au développement.
Mais aujourd’hui, les passeurs du message eurythmique s’attachent surtout à montrer la force de vie de cette approche, sa façon extraordinairement vivante d’agir. Un petit geste envers la société feelgood ? La vie, qui dit mieux !



