Nouvelles tendances. Il semblerait qu’une pratique soit actuellement en vogue chez nos dirigeants : celle de la peinture. On a découvert avec surprise, en février 2013, grâce à un hacker venu fouiller dans les mails de la sœur de George W. Bush, que « Junior » s’était mis à la peinture et qu’il avait inauguré cette nouvelle carrière avec une surprenante vue subjective de lui-même dans sa baignoire. On a également appris en janvier 2014, grâce à l’émission Envoyé spécial, que Nathalie Kosciusko-Morizet, alors candidate à la mairie de Paris, pratiquait à ses heures la peinture à l’huile. À son interlocuteur qui lui demande, médusé : « Quand est-ce que vous trouvez le temps de faire ça ? », elle répond : « Il y a des peintres du dimanche, moi je suis une peintre du mois d’août. » Encore plus récemment, en novembre 2018, c’est un souverain, le roi Philippe de Belgique, qui a dévoilé fièrement au président Macron ses talents artistiques. Après seulement six mois de cours de peinture, le roi (qui a sans doute « beaucoup de loisir » comme l’écrit l’un de ses sujets dans un commentaire sur internet) a rendu hommage à son oncle le roi Baudouin en exposant deux portraits de lui peints de sa main.
L’amour de l’art
par Camille Azaïs
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Étonnant déplacement de cet « amour de l’art » que nos puissants, à travers l’histoire, ont plutôt exprimé sous la forme du mécénat : les commandes de Georges Pompidou, la famille d’antiquaires de Laurent Fabius et le goût pour l’art de Mme Toubon… Quand on est un homme politique, il est de bon ton d’apprécier les arts – mais de là à se mettre soi-même à la peinture ?






Remontons un peu le cours de l’histoire. C’est Winston Churchill qui a commencé, en 1915, à prendre les pinceaux et a tenu à ouvrir son cœur à propos de sa marotte dans un petit ouvrage intitulé Painting as a Pastime[^1.W. Churchill, Painting as a Pastime. Londres : Odhams Press Limited, 1948.]. Sa femme, pourtant, lui aurait recommandé de ne pas le faire, craignant la susceptibilité des peintres professionnels. Mais Churchill a passé outre l’avis de Madame et a rendu publiques ses « très modestes » réalisations. Son exemple a été suivi par une série de présidents et de ministres, parmi lesquels les présidents américains Eisenhower et Carter. Bien sûr, toutes ces œuvres, présentées avec la plus grande modestie, étaient à l’origine destinées à demeurer dans le secret de la sphère privée mais une fois passées de l’autre côté, elles ont semblé rencontrer leur public et convaincre leurs auteurs, par exemple Bush, d’en faire de véritables expositions. La première, The Art of Leadership : A President’s Personal Diplomacy au Bush Center de Dallas, fut fortement médiatisée. S’en sont suivies des ventes, éditions de catalogues et commentaires de spécialistes, tout comme pour un « vrai artiste ».
<strong>Dissonants et trébuchants</strong> En 1966, Pierre Bourdieu faisait paraître L’Amour de l’art[^2.P. Bourdieu, A. Darbel, L’Amour de l’art. Les musées d’art européen et leur public. Paris : Minuit, 1966.], une analyse sociologique de la fréquentation des musées. Cet ouvrage « d’une rigueur scientifique » s’inscrivait contre les représentations communes, selon lesquelles le goût de l’art serait inné, pour démontrer la part d’habitude, de calcul et de stratégie, de distinction qu’il y a dans la fréquentation des œuvres. Savoir apprécier l’art silencieux de la peinture, voilà qui permet de se reconnaître entre gens de goût. Tout cela est bien connu.
Permettez-moi de reprendre à mon compte les analyses de Bourdieu à propos de notre petit échantillon de dirigeants-artistes, mais d’une manière résolument rapide, subjective et absolument pas représentative. Aux versions les plus récentes de la théorie bourdieusienne, il faudrait emprunter le concept de « dissonance[^3.Voir B. Lahire, La Culture des individus, Dissonances culturelles et distinction de soi. Paris : La Découverte, 2006.] ». De quoi s’agit-il ? Du sentiment de surprise, de décalage qu’on peut ressentir en observant les toiles en question. Quoi ! Ces êtres puissants sont, ont été ou souhaitent accéder aux plus hautes sphères de notre société. Et nous apprenons, stupéfaits, qu’ils s’adonnent à la barbouille la plus rudimentaire ! Ils apparaissent alors simples, sans prétention – voire repentis dans le cas de Bush, qui produit une longue série de portraits de soldats blessés au cours de la guerre absurde qu’il a lui-même déclenchée… Il est pourtant peu plausible que 43[^4.C’est ainsi que George W. Bush, 43e président des États-Unis, signe ses tableaux.], NKM ou Philippe de Belgique aient ressenti la violence symbolique du musée au point de n’en avoir jamais poussé la porte. Où sont les couleurs de Matisse, les lignes de force de Picasso, les abstractions modernes ou les audaces de l’art contemporain ? Ces dirigeants qui posent patiemment la peinture du bout de leur pinceau sur la toile me font penser à l’estivant de Brassens, qui fait du pédalo sur la vague en rêvant. Autour d’eux, le monde artistique s’est soulevé, est retombé maintes et maintes fois, mais eux, sans doute d’autant plus qu’ils ne s’y intéressent pas, flottent sur le rassurant nuage du bien-être. Alors, progrès ou recul ? Renversement subversif des hiérarchies ? Tardive preuve d’humilité ? Nouvelle ère culturelle décomplexée ?
Plus je les regarde, et plus j’ai l’impression de les entendre dire à travers leurs sourires satisfaits : de toute façon, plus personne ne comprend rien à l’art, non ? Alors ils s’engouffrent dans la brèche, faux naïfs et vrais narcisses. Et pendant ce temps, dans les milieux professionnels, on poursuit sans complexe le fantasme du remplacement de l’artiste par la machine, de l’œuvre d’art par une projection numérique 3D et la transformation du public en source de données psychométriques[^5.Voir par exemple l’exposition Artistes & Robots au Grand Palais, Paris, en 2018, l’exposition Klimt à l’Atelier des Lumières, Paris, en 2018 et le projet DAU, exposé au Centre Pompidou, Théâtre du Châtelet et Théâtre de la Ville en 2019.].
Comme le dit une grande artiste, Angélica Liddell, il serait temps que l’on se rende compte collectivement que l’art n’est pas une « culture » inoffensive et divertissante. Que la vraie œuvre est sacrifice, que l’art est immoral, et qu’il trouve sa source dans le sacré, le primaire et l’effroyable.
« Je viens pour détruire le rationalisme, pour rendre l’âme et le sacré à son état primitif[^6.Angélica Liddel, « Abraham et le sacrifice dramatique », https://jelaregarde.wordpress.com/2015/09/26/abraham-et-le-sacrifice-dramatique-angelica-liddell-22/]. » Bourdieu, lui, n’aurait pas manqué de remarquer le sujet récurrent de nos peintres amateurs : la famille. Bush présente le portrait de son défunt père comme son œuvre maîtresse, NKM croque ses deux fils et les médiatise sans complexe, Philippe se concentre sur les figures de son oncle et de sa fille Elisabeth. Si ces dirigeants ne considèrent plus leur mauvais goût artistique comme un problème pour leur image, et semblent abolir par là les hiérarchies du passé, il n’empêche qu’ils en reproduisent d’autres : la galerie de portraits, l’affirmation du clan, bref, la reproduction sociale dans une version parfaitement assumée. Ça aussi, c’est assez tendance…



