Stock-cars (1950), L’Autostop (1951), L’Autoroute (1954), 1000 Bornes (première version : 1954), Randonnée (1955), Pin-Pon (1959), Crypto (1959), 1000 Bornes (deuxième version : 1960), Paneuropéenne (1960), Rodéo-Kart (1962), Auteuil (1963), Eldorado (1965), Macadam (1969)… Ces jeux de société (dont la liste ici n’est pas exhaustive), pour la plupart tombés dans l’oubli, qui fleurent bon la route et le bitume comme la gloire automobile après-guerre, ont été dessinés par un homme ne possédant pas le permis de conduire, et sont aujourd’hui entre les mains d’un graphiste à la recherche des chocs visuels qui ont pu l’amener à exercer ce métier. Connaître ce détail personnel (la possession d’un permis) concernant un homme jamais rencontré suppose un travail d’enquête de la part du collectionneur. Tony Durand décidera en effet de partir sur les traces de ce confrère émérite mais discret, qui ne signait pas toujours ses productions, et à qui l’on doit aussi le logo des bonbons La Pie qui Chante ou du sucre Béghin Say, puisqu’il créa également pour la publicité.
Jeu est un autre
par Tony Durand et Carine Soyer
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Case départ
Il ne trouve tout d’abord aucune documentation raisonnée à son propos : « Il est absent de toutes les anthologies et histoires du graphisme concernant sa période d’activité (qui s’étend de la fin des années 1930 à la fin des années 1970), tout en occupant une position des plus paradoxales : totalement inconnu, alors que ses images ont impressionné les rétines de générations entières, le 1000 Bornes étant à un moment le jeu le plus vendu dans le monde. » Il se lance, détective amateur. « Je rêve de mettre la main sur des cartons d'archives, dont je serais le premier inventeur, au sens où l'on peut être l'inventeur d'un trésor. » Mais de trésor, point. En écrivant à divers porteurs du même patronyme – dont une designeuse textile, une députée LR –, il a l’intuition qu'une autrice de manuels scolaires pourrait bien être l’interlocutrice qu’il attend. Bingo. La petite-fille de Joseph Le Callennec qu’il joint par téléphone lui explique que le fonds de son grand- père, contenu dans des cartons, a été réduit en bouillie après une inondation dans la cave où il avait décidé de les entreposer, pensant le sous-sol plus sûr que le grenier.
« Elle m'a ensuite proposé qu’on se rencontre pour me raconter ce qu'elle savait sur lui et sa carrière, et me confier quelques documents qu'elle avait pu conserver (dessins originaux, éléments destinés à l'impression). Grisé par ce pas de géant, je mène depuis une recherche en pointillés, sans réelle méthode, consultant les inventaires de diverses bibliothèques, suivant à la trace les ventes de jeux Dujardin des années 1950-1970 sur eBay. » Ces boîtes, dont il peut reconnaître en un clin d’œil la paternité, n’ont plus de secret pour lui, leurs règles parfois farfelues non plus. Chaque nouveau plateau ou jeu de cartes qu’il réussit à dénicher offrent un moment de contemplation supplémentaire, de compréhension d’un univers graphique comme de son évolution. Pour chacun d’entre eux, il scrute le vocabulaire visuel, accumule petit à petit les pièces du puzzle Le Callennec.






Bonne pioche
Petit florilège par l’intéressé. L’Autostop : « Pour ce qui semble être le premier jeu Dujardin consacré au code de la route et à ses subtilités, l’absence de signature n’empêche pas de reconnaître le style de Joseph Le Callennec, tant cette édition semble être une sorte de proto - 1000 Bornes. Le principe n’est certes pas le même, puisqu’il s’agit ici d’un jeu de plateau, diverses cartes permettant de faire avancer des voitures miniatures en bakélite. En dépit de l’éclectisme des illustrations, celle qui orne la boîte et celles du plateau et des cartes relevant de styles assez différents, le langage graphique à venir est déjà là : aplats de couleurs franches, stylisation, dynamisme des compositions… » Paneuropéenne : « C’est incontestablement une réussite graphique. Les cartes ne sont pas en reste : malgré leurs petites dimensions (quasi réduites de moitié par rapport à leurs homologues du 1000 Bornes), elles n’en constituent pas moins de petits chefs d’œuvre à l’expressivité fantaisiste. Certaines (comme Nuit et Tempête) semblent tout droit sorties d’un album de Blake et Mortimer. » Pin-Pon : « Là où les jeux précédents valorisaient la vitesse et la circulation fluide, c’est d’immobilité et de blocage dont il est question ici. L’illustration qui orne la boîte reflète bien cette confusion : une image qui fourmille de détails où l’œil se perd avec délice. Hasard ou source d’inspiration, cette image pleine de vie fait irrésistiblement penser à la dernière case de l’album Coke en stock d’Hergé. Il se trouve qu’il est sorti en 1958, et le jeu en 1959, et que, comme sa petite-fille a pu me le confirmer, les albums d’Hergé se trouvaient en bonne place dans la bibliothèque du graphiste. » Et la chasse au trésor continue. Loin de la cave, par précaution.



