« Il y a une expression qui dit “tresser des lauriers”. En ce moment je tresse des couronnes : douze couronnes pour mettre à l’honneur les végétaux. C’est ma façon de faire de l’écologie non-militante, de la soft-écologie. J’ai créé ma structure Très Sages Urbains dans ce but. Avec une autre association, nous avons remporté un bout de terrain dans un collège à Pierrefitte-sur-Seine. Grâce au programme des Parisculteurs, nous allons y planter une oseraie et créer une aire éducative. Parce que quand je demande aux enfants “C’est vivant, un arbre ?”, certains répondent non, ça bouge pas, ça sent pas. Alors je leur dis que oui, c’est vivant un arbre, il grandit, il vit et meurt, comme nous. Leur réponse témoigne d’un lien avec le vivant qui s’est progressivement perdu dans un monde tellement minéralisé, artificialisé, marchandisé.
L’osier vient du saule. C’est une plante qui guérit, à l’origine de l’aspirine et capable de dépolluer les sols. Je veux croire qu’il aura aussi le pouvoir de dépolluer nos consciences. Je n’ai pas la démarche de fabriquer et vendre des objets. Ce que je voudrais, c’est qu’un panier tressé serve de support pour remonter le cours de l’histoire de sa fabrication et atteindre le vivant. Montrer en quoi ce lien est précieux, car tout est lié, interconnecté, tressé ensemble en quelque sorte.
J’oserai
par Gilles Weinzaepflen
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Glaner, récupérer, recycler La vannerie, c’est l’art de tresser les végétaux, c’est un vrai métier, devenu rare, même s’il reste encore quelques maîtres en France. Quand on enseigne la vannerie aujourd’hui, c’est surtout pour transmettre un savoir-faire et des techniques, essentiellement avec de l’osier. J’ai passé le CAP mais je ne suis pas vannière. Ce que j’aime, c’est chercher, collecter, glaner des végétaux sauvages autour de nous, avec mon sécateur en poche.
Je regrette qu’à Paris, au moment des tailles, on broie tout pour faire du paillage. Quand on parle recyclage ou upcycling, on ne pense pas que ce qui est vivant peut avoir une seconde, une troisième vie. Je discute beaucoup avec les jardiniers. Ce qui est perçu comme déchet, je le vois à l’inverse comme une ressource. Par exemple, j’ai récupéré des feuilles de massette à Paris que j’ai pu sécher et utiliser. J’ai aussi récupéré des tulipes. Avec leurs tiges magnifiques, je fais des tests, les laisse sécher. La tige va rouir comme le lin, elle va se rassir. Je sais que je vais pouvoir les tresser une fois réhumidifiées… On demande régulièrement aux jardiniers de changer l’ornementation des jardins. Comme ils sont cohérents dans leur démarche, ils sont ravis de ne pas détruire. Mais c’est complexe pour leur hiérarchie. Cela relève d’un problème juridique, lié au statut du “déchet”. Est-ce qu’on peut vendre ou donner une matière première qui a un statut secondaire ?
Quand je fais un panier, je sais que lorsqu’il sera hors d’usage, je pourrai le mettre au fond d’un jardin, qu’un hérisson pourra s’en servir pour hiberner. Puis ce panier va se décomposer, il va entrer dans la terre et nourrir le sol. De la même manière, on jette les premières feuilles du poireau. Moi j’en fais de la ficelle avec les enfants… Avant l’invention du plastique, on n’avait pas de cordes artificielles. On faisait tout avec du chanvre, du lin, des ronces, toutes sortes de plantes. Du coup on pensait le monde autrement. Tout servait, tout était lié. Comme je n’emploie ni colle, ni clous, ni vernis, je sais que ce que je crée ne polluera rien. Au contraire : ça va constituer de l’engrais, ça va enrichir la terre et ça, c’est le cycle du vivant.
3.Histoire d’une vocation Presque tout ce qui est en plastique aujourd’hui était fabriqué autrefois avec de l’osier. On a presque tout fait avec : des malles, des abris, des muselières à veau… C’est une plante endémique en Europe, comme le bambou en Asie, l’alfa dans certaines régions d’Afrique.
Mon grand-père était martiniquais. La première fois que je l’ai rencontré, j'avais 6-7 ans. En ouvrant la porte de l’avion sur le tarmac, tout un monde s’est révélé avec des couleurs, des sons, des odeurs. Il m’a emmenée au Morne-des-Esses, dans un lieu de vannerie traditionnelle caraïbe où j’ai fait mon premier atelier. Là-bas on utilise l’arouman, une grande canne débitée en lanières, un savoir qui vient des Arawaks, le peuple autochtone de l’île. Cet art m’a connectée avec tout un écosystème, la forêt primaire, les fougères immenses, les animaux. Un autre monde qui a laissé en moi une empreinte durable… Quand j’ai décidé d’arrêter de travailler fin 2019, je me suis souvenue de cet émerveillement d’enfant. Je suis partie réfléchir trois mois, seule, en Guyane. J’y avais fait escale en rentrant de Martinique avec une amie d’enfance amérindienne dans les années 2000. Nous avions passé une nuit chez son oncle, un chaman wayana, sous son carbet, un abri tressé où étaient accrochés nos hamacs.
Je suis allée notamment à Saül, dans la forêt vierge. Il y a des arbres de 50 mètres de hauteur, des jaguars, la Légion étrangère qui fait des stages commando, des orpailleurs clandestins. J’avais besoin de la puissance que la forêt renvoie. Là-bas, la vie ne plaisante pas, elle est dans son côté brut. On ne peut pas tricher avec, parce qu’on est très vite mort. À Macouria, j’ai réappris à faire de la vannerie dans un village d’Indiens Palikur rencontrés grâce un artisan guarani venu du Brésil, qui connaissait tout de la forêt, où il avait grandi. Là-bas comme partout, tant que les savoir-faire se transmettent, ils restent vivants.
Bien sûr que je me distingue de la brindille que je vais cueillir ! Mais elle et moi, on a quelque chose en commun : on fait partie d’un grand tout, on est des êtres vivants. Je vois la vannerie comme la high-tech de la préhistoire, mais aussi comme un art premier. Dans “premier”, il n’y a pas seulement le sens “ancêtre”, il y aussi le sens “essentiel, fondamental”. La case tressée de mon arrière-grand-mère en Martinique, ou les maisons en toit de chaume en France, c’est un habitat végétal qui satisfait un besoin primaire, celui de s’abriter ! Lorsque l’on tresse les végétaux, on connaît non seulement la technique qui va correspondre à leurs propriétés, mais on sait aussi où les trouver, quand les cueillir, leur souplesse, la manière de les travailler pour pouvoir s’en servir, avec l’usage approprié. Comme par exemple cette superbe vannerie qu’on appelle couleuvre à manioc : une essoreuse qui permet de retirer le cyanure contenu dans le tubercule.






Un monde en germe Il n’y a plus de vannier à Paris. On me demande souvent de transmettre un savoir, mais fabriquer des objets, ajouter de la consommation à la consommation, ce n’est pas ce que je cherche. Même si ça me coûte au sens littéral, car j’ai besoin de gagner ma vie.
Je regrette que derrière un panier, on ne voit plus l’osier qui le constitue. L’exposition des couronnes, cet été, c’est pour donner à voir autrement, une vision des choses plus que l’objet lui-même. La vannerie, ce n’est pas du savon ou de la bougie, on a la chance de travailler avec du vivant, avec lequel nous sommes liés d’une manière ou d’une autre. Ce point commun avec nous, ce lien, il faut l’interroger. Il va peut-être changer notre vision, notre rapport au monde.
C’est ce que j’ai envie de faire avec les enfants. Leur rapport au monde est encore à construire et tout est possible. Ils vont voir comment on met en terre, ce qu’il y a autour de la plante, les insectes, la terre vivante, les saisons. Il faut récolter à une certaine date sinon l’osier va casser. Il y a des textures, des odeurs. Cet objet qu’ils auront tressé à la fin leur rappellera ce voyage qu’ils auront fait en lien avec le végétal. Cette expérience pourra laisser des traces qui accompagneront une vie, elles sont comme des graines qui vont peut-être germer un jour. D’ailleurs c’est mon nom, Germé. »



