Tout débute avec une formation en théâtre à Paris 8, où Patricia fréquente de manière assidue les ateliers de Geneviève Schwoebel. Ses premières performances, développées dans le cadre universitaire, se centrent autour de la conscience du corps, de la détente à la contrainte. Sa bibliothèque témoigne également de ses obsessions pour les « event scores », notamment ceux de Yoko Ono publiés dans l’ouvrage Grapefruit (1964). Ces scripts de performance artistique, réduits à quelques lignes, sont des instructions que l’on peut ou non suivre afin d’effectuer une action. Ils deviennent vite le terreau de sa pratique.
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Hors de moi
par Jade Jollivet
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En 2017, Patricia entame des missions en free-lance pour l’ouverture du musée du Louvre à Abu Dhabi, avec des semaines de travail très intense. Exilée durant plusieurs mois aux Émirats arabes unis, pays qui lui est alors inconnu, dans un nouvel espace de vie, le besoin de créer – refuge temporaire à la solitude – la rattrape. Elle se lance dans une série de performances (Les Nus difficiles, Me Hotel Object, Recto Verso) dans lesquelles elle se filme nue, face caméra, jouant à la fois les rôles d’actrice et de spectatrice, avec pour objectif de « se regarder soi ».






« À la base, je pense que je devais avoir en tête un autoportrait de Tracey Emin que j’aime beaucoup, The Last Thing I Said to You is Don't Leave Me Here (The Hut). » Sur cette photographie, l'artiste est assise de dos, penchée et nue, dans un coin, sur le sol de sa maison de vacances, cabine de plage vide et délabrée. Sa pose, isolée, rappelle la figure vulnérable de l’enfant puni. En écho, Patricia se photographie dans le même cadre, à plusieurs milliers de kilomètres de là, en bord de mer certes, mais dans une immense chambre d’hôtel, opulente et impersonnelle.
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Pour aller plus loin, elle utilise une caméra bridée et se bride elle aussi : pose des contraintes, fixe des règles du jeu, avec toujours la volonté « d’utiliser son corps comme un canevas, le faire rentrer dans un format ». Pour cela, elle utilise souvent une pièce de mobilier – lit, chaise, table, canapé, machine à laver – sorte d’interlocuteur qui lui répond. Elle tient la position (dessus, dessous, dedans) sans relâche, « le plus longtemps possible », jusqu’à l’épuisement, comme une mise à l’épreuve. Pour l’une de ces séries, c’est le rebord de la baie vitrée qui lui sert de tuteur. Nue, elle s’y installe tôt le matin, quand le ciel est encore blanc, et y reste jusqu’à ce que la ville, pleine de tabous relatifs au corps, notamment celui de la femme, lui apparaisse et qu’elle la surplombe, enfin, comme un pied de nez. Là où le théâtre lui permettait d’emprunter des rôles et de faire, défaire et refaire à chaque représentation, elle se retrouve dans ses performances nues à l’« état le plus proche d’elle-même ». C’est instantané, brut, réel.
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Elle en vient ainsi, par la force des choses, au dessin, dont elle apprécie tout autant le point de non-retour, remède à son hésitation chronique. Une fois la ligne tracée, elle doit le conserver ainsi; « tout devient valable. » Elle se confronte, une fois encore. L’instant, elle le saisit alors par les visages et les mots, vus ou entendus, dans la rue ou en réunion, témoins vivaces d’un moment vécu, et repris au pied de la lettre (« J’aime aussi les jeux de mots – au sens très large. »). Les premières séries (Paper News, Friday Prayers (I'm Not so Interested in Sports), Education, Hunger) sont des extractions rapides, spontanées et systématiques de sa lecture des journaux – notamment celle du quotidien The National aux Émirats, en 2019 – en réaction à la brutalité mondiale ambiante. Terrifiée et scandalisée par certains événements, elle dissèque ainsi les unes pour en extraire les gros titres et les images à sensation, notamment les poignées de mains entre hommes politiques, ou celles levées des militants : « Les mains, ce sont les gestes. Ce qu’ils racontent, ce qu’on en fait. » Toujours ce rapport à l’expression corporelle.
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Elle joue avec les mots, mais aussi avec le sang de ses règles en guise de peinture; créer, c’est viscéral. Tout comme pour les performances, son travail s’appréhende en série. Pour Comme si, elle commence par une épreuve témoin, une toile sur laquelle elle s’assoit afin d’y dessiner les formes de son corps, puis la décline en y ajoutant des traits et des phrases répétées, à l’infini. Elle assemble ensuite les dessins dans l’ordre chronologique et y joint des photographies du processus, tel un support documentaire, pour y donner du sens : « Quand on travaille avec du sang, on n’est jamais tout à fait innocent. » ### Aujourd’hui à Paris, elle poursuit ses dessins répétitifs et spontanés, comme une échappatoire à son quotidien. Animaux, fleurs et personnages tout en rondeur se baladent sur des notes d’honoraires, dépliants de galerie d’art, listes en tout genre ou dessins qui se décolorent. Les motifs répétés, ce sont aussi ceux des visages de sans-abris, renommés Saints selon l’endroit où ils ont élu domicile non fixe, comme la place Sainte-Marthe, qu’elle dépeint colorés et souriants, comme pour échapper à la réalité brute. Ou encore des croquis d’architecture pour le projet Cartographies de la contingence - Surface Utile & Surface Vitale, réalisé en 2020 durant le confinement, symbolisant les limites de déplacement imposées par les meubles de son appartement; finalement, quand Patricia crée, « il s’agit toujours d’une fuite. »



