Né sous le signe des Poissons, Jean Larivière trouve dans l’eau son meilleur élément. Une enfance solitaire entre les bords de Loire et les torrents d’Auvergne, dans une campagne verte entourée de rivières, de cascades et d’étangs, lui donne très jeune le goût des jeux d’eau. « À La Bourboule, j’étais tout le temps les pieds dans l’eau. Mon grand plaisir, c’était de construire des petits moulins, d’observer la vie aquatique des ruisseaux. Près d’Angers, à plat ventre dans l’herbe, je regardais le paysage au compte-fils, découvrant au ras du sol tout un peuple à l’agrandisseur, transformant les araignées, les scarabées, les libellules et les dytiques en monstres géants. Quand je passais devant le magasin de pêche du quai de la Doutre, je restais le nez écrasé sur les vitrines, tout aussi fasciné par ces imitations d’insectes et ce matériel étrange. J’avais six ans, je construisais mon monde à l’échelle miniature. »
Halieutophilie
par Julien Guerrier
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Le rêve du pêcheur
À 80 ans, le petit garçon est devenu grand photographe et habite à Paris dans une maison-atelier qui lui ressemble, un cabinet des merveilles construit petit à petit, entouré de souvenirs de voyage, de jouets anciens, de figurines Pixi, de trains électriques Märklin et de bateaux de fer-blanc. L’enfance n’est jamais loin et le rêve du pêcheur est toujours là, à l’image de ces objets accumulés au fil des ans sous la véranda. « J’aime le matériel de pêche, les cannes, les moulinets, les appâts, les bouchons, les hameçons. Cette canne anglaise en bambou brûlé a été fabriquée par l’un des génies du siècle, pour la maison House of Hardy, fournisseur du prince de Galles. » Fier de sa trouvaille qu’il sort de son étui de velours et qu’il assemble avec précaution, Jean a acquis cette rareté à La Maison de la Mouche[^1.La Maison de la Mouche, 1, boulevard Henri IV, Paris 4e], sur l’île Saint-Louis, fondée en 1934 par René Dubos, un ancien banquier amateur de pêche. C’est ici qu’il a pris son premier cours de pêche à la mouche, sur les quais de Seine, il y a cinq ans seulement, s’essayant à une technique aussi exigeante que précise. Il renouvellera l’expérience quelques fois, dans le Jura puis au Monténégro, muni de sa canne et équipé de waders, ce pantalon étanche permettant d’entrer dans l’eau jusqu’à la poitrine. En tout et pour tout, Jean ne pêchera que quelques truites et ombres, les remettant aussitôt à l’eau. Plus que la pêche elle-même, c’est le matériel qui l’intéresse, avec une prédilection pour les mouches, qu’il fabrique lui-même, comme un amateur de modélisme le ferait avec ses maquettes d’avions.






Et au milieu coule Larivière
Une mouche n’a l’air de rien, et pourtant ! Pour l’inventeur de mouches artificielles, il s’agit d’imiter toute la gamme d’insectes dont les poissons d’eau douce se nourrissent. Larve, chrysalide, moucheron, moustique, araignée, sauterelle, fourmi, hanneton, ver aquatique, libellule ou guêpe, la vie entière d’un entomologiste n’y suffirait pas pour en dresser l’inventaire. Jean Larivière, lui, s’est amusé à reproduire plus de 650 mouches, les pieds au sec, sous les toits de son atelier parisien, pendant plus d’un an. « Je ne suis pas un inventeur de mouches, j’applique simplement le mode d’emploi. J’ai appris tout seul, j’ai feuilleté quelques livres et écouté les conseils de Noémie et d’Alain Dubois de La Maison de la Mouche. J’ai aussi beaucoup regardé les vidéos de Marc Petitjean, l’un des spécialistes mondiaux de la mouche en croupion de canard. » (Oui, il existe bel et bien un grand gourou de la mouche dite « CDC » et il vit à Fribourg, en Suisse.) En bonne place dans sa bibliothèque, L’Encyclopédie des mouches de pêche référence 1 500 modèles de tous les pays et est annotée de sa main, un post-it à chaque page ou presque. Sur sa table encombrée, ciseaux, pinces, étaux, bobines de soie, aiguilles, loupes et autres instruments restent à portée de main pour reprendre du service. Dans leur emballage d’origine, soigneusement rangés, les plumes de pintade, de coq ou d’autruche, la laine de mouton islandais ou les poils d’écureuil attendent d’être enroulés sur le corps d’un hameçon. « Ma première mouche, c’était catastrophique, puis je me suis pris au jeu, j’ai reproduit celles qui me plaisaient. Les plus petites sont les plus difficiles, il faut être très minutieux, habiller l’hameçon avec un corps, une tête, un thorax, des ailes et des pattes. Cela peut prendre dix minutes ou une heure. » Jean Larivière est une source intarissable sur le sujet. Le passe-temps est devenu collection et ses 650 mouches rangées comme des sardines dans des boîtes en aluminium ont aujourd’hui rejoint son cabinet des merveilles. Elles ne finiront probablement jamais dans la gueule d’un poisson.



