Fantaisie de la contrainte

Fantaisie de la contrainte

par Émilie Hirayama

Le café n’est pour moi ni signe de pause ou de détente. C’est pour cela que je trouve la plupart du temps les touillettes non pas près de machines mais par terre, intactes, parfois fêlées. Ces pérégrinations quotidiennes deviennent le prétexte à la poursuite de cette tentative de rassemblement exhaustif : chacune devient précieuse car elle complète la série, remplit une case.

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Le processus serait trop simple si je n’avais qu’à les piocher dans une boîte, elles ont plus de valeur d’avoir survécu à la poubelle ou aux pieds des passants sur un trottoir. Je ne les cherche pas, elles viennent à moi. Elles sont cachées et me poussent à être plus attentive au changement, à l’inhabituel dans l’habituel.

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Un jour, j’attendais le RER sur le quai de la Gare de Lyon. Je m’assois sur un des sièges métalliques blancs et, derrière celui qui se trouve à côté de moi, j’en aperçois une dont je n’ai encore jamais croisé le motif. Je m’en empare, l’observe. Les trois orifices placés le long de sa tête oblongue semblent avoir des bords moins francs, comme si elle avait fondu sous la chaleur du liquide.

#Anatomie comparée De face, le dessin forme toujours deux parties principales. L’une étant le corps préhenseur qui s’élargit pour former la tête mélangeuse. Sa tête, continuité de son corps longiligne, est plate et ajourée : lignes quadrillées, deux ou trois trous de même diamètre répartis également sur sa surface, quatre demi-cercles, quatre fentes obliques. Une symétrie verticale relie chaque modèle. L’épaisseur est constante et, à l’image d’une tarte, la matière est épaisse aux bords et s’affine au centre. Le recto est en relief : une ligne d’un millimètre renforce le contour de la forme générale et semble s’extraire de la matière pour faire naître l’objet. Le verso est parfaitement plan, comme lorsque l’on fait couler du chocolat sur du papier sulfurisé.

#J’entrevois alors les esquisses de départ.

La monotonie de ces artefacts issus du paroxysme de l’objet jetable laisse fuir quelques différences de longueur, de courbes. Chaque modèle se décline subtilement au travers de détails infimes : cette imperceptible filiation révèle un arbre généalogique d’une rare finesse. Sur l’une, on peut lire « 1-5-1 » et cela me rappelle le système des adresses au Japon. Une bribe de code postal où il manquerait le quartier et la ville. Sur les extrémités d’une autre, il me semble voir des cassures laissant penser qu’elles étaient attachées entre elles sur une plaque, comme les modèles miniatures à monter soi-même. Alors, au moment de les séparer, comme l’os des vœux du poulet, le plastique casse plus ou moins d’un côté ou de l’autre, en laissant une proéminence. Peut-être que certaines portent bonheur.

#Il y a quelqu’un La plus évidente de ces différences insaisissables demeure dans le motif même de la tête, la partie essentielle, celle qui mélange. Leur diversité dessine un langage de poinçons : cercle, cœur, étoile, vague, oblong, rayures....

Formes élémentaires ou signes mystiques, cet ensemble de motifs invisibles constitue son alphabet.

Si le gobelet en polypropylène était utilisé pour être le cadre d’une étude normée sur l’optimisation des gestes de mélange, nous pourrions sans doute parvenir à déterminer un dessin unique, rationalisé à l’extrême, l’agitateur suprême, son modèle communiste.

La conception de cet objet aussi dérisoire que l’est la fugacité de son usage ne suit pourtant pas cette logique. Alors, forcément, je me dis que derrière tout ça, il y a quelqu’un qui a fait un choix. Motif fonctionnel donc, mais pas seulement car il en existe une multiplicité, ce dont la collection témoigne : c’est à cet endroit que réside l’aspect libre, la fantaisie de ce dessin, le geste de l’homme dans le processus industriel.

Un choix qui n’est pas seulement conduit par la technique. Mises les unes en regard des autres, les touillettes forment un vocabulaire et il m’apparaît de manière évidente que, derrière chacune d’entre elle, il y a quelqu’un. Ce motif est la preuve de ce qui subsiste d’humain, de la main, dans un objet déshumanisé, icône d’une reproductibilité infinie. Un geste de fantaisie dans la loi de la contrainte.

#Toutes uniques Un autre jour, j’ai vu une boîte de mille touillettes dans un lieu où travaillent environ une trentaine de personnes, où le passage de visiteurs extérieurs est fréquent mais bien loin de pouvoir associer une touillette à usage unique à un usager unique. La boîte était neuve, elle paraissait fraîchement ouverte et pourtant déjà à moitié vide. Mille touillettes à café : deux pauses café par jour multipliées par un effectif de trente personnes, plus trois passages extérieurs à un café par jour cela donne une durée de vie à la boîte d’environ 16,7 jours. Un peu plus de deux semaines.

Cela me donne le vertige et j’imagine toutes ces choses que l’on consomme sans que le nombre indiqué sur la boîte ne nous pose question : quatre-cent-quatre-vingts feuilles auto-adhésives repositionnables, mille trombones, dix-mille agrafes. Ce ne sont pas des quantités industrielles, ce sont des quantités à échelle humaine. Quand je pense à dix-mille agrafes, ce n’est finalement rien d’autre que la boîte de huit par dix centimètres qui est posée là, à côté de moi, sur mon bureau. Finalement un million d’agrafes, ça ne représente jamais que cent boîtes, cent personnes, cent bureaux. Et dans ces bureaux on trouve un carton de mille touillettes. Toutes uniques.

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