Entre mer et montagne, la colline du Pioulier mène en contrebas à la Cagne, la rivière où les enfants se rendent à chaque rentrée scolaire. Comme un rituel pour rencontrer toute la nature alentour, comprendre où l’on est. Sur le chemin pentu, attention aux branches, aux pierres, aux trous. Ici un terrier, là-haut un nid, et dans l’eau, un poisson qui surgit. Dans une balade, une leçon de choses est déjà là. Premier précipité et petit aperçu de la manière Freinet : c’est par l’expérience sensible et l’épreuve du réel, en s’aidant de la vie, en somme, que l’apprentissage peut commencer.
Le site est magique. C’est peut-être un rêve de promoteur, mais avant tout un quotidien d’enfant. Na. Le chant des cigales, la douceur de l’air, la lumière du Sud. Un bassin de nage. Tout irradie, et on se demande si la beauté du lieu n’est pas un trop gros prérequis. Comment faire pour garder intacte et vibrante cette sensibilité à l’environnement s’il se présente péri-urbain, ravagé par la pauvreté ou maigre en visions ? Mais il y a toujours une herbe qui perce le bitume, on le sait, un homme dans l’usine d’à côté – si elle n’a pas fermé –, ou dans la start-up du moment, pour parler de son parcours, initier les enfants à son monde. Car c’est ainsi que les Freinet envisageaient aussi l’école : ouverte sur l’extérieur, en prise avec le maillage local, en relation avec le mouvement de son temps. Continuons la visite.
Ici, tout semble former une matrice de bonheur. Un endroit comme un feu follet. Mais il ne faut pas se méprendre : cette école ne sort pas d’un conte de fées, elle est née entre les deux guerres mondiales. Une grotte, qui est aujourd’hui encore le lieu où l’on prend le goûter, pouvait servir d’abri lors des bombardements. Cette inscription historique, les enfants la connaissent. Ils savent que Célestin Freinet, fondateur et pédagogue, militant engagé et syndicaliste chevronné, qu’on appelle encore volontiers « papa Freinet », fut grièvement blessé pendant la Grande Guerre, et qu’au retour à la vie civile, il n’a pu se résoudre à reprendre à l’identique son métier d’instituteur. Plus que tout, il cherche alors à faire école hors des carcans disciplinaires, à éveiller les esprits à la vie plutôt qu’à faire ployer les épaules lasses et les cerveaux endormis sur des cahiers sans âme. L’homme rejoint des établissements existants au Bar-sur-Loup puis à Saint-Paul-de-Vence, mais son approche rencontre des résistances – un si beau mot pourtant. Il trouve alors un endroit où pratiquer l’école autrement : c’est à Vence, sur un terrain isolé et haut perché, qu’elle sera construite. L’architecture en sera sommaire mais décorée par les enfants, qui viendront de familles ouvrières, fonctionnaires, de quelques-unes plus aisées, de l’assistance sociale, de familles de réfugiés aussi…
Et vivre en Freinetie
par Carine Soyer
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L’école garde et entretient l’héritage de ses fondateurs. Par exemple, les statues réalisées par Élise Freinet sont toujours visibles dans le parc de l’amphithéâtre. Élise était également institutrice, portée par les mêmes idées émancipatrices, et amoureuse des arts – en plus de Célestin, qui deviendra son mari en 1926. Formée à la peinture par correspondance à côté de son métier, elle développe une pensée totalement inédite sur le rapport des plus jeunes à l’art, qui viendra se concrétiser dans les années 1950-1960 avec l’ouverture d’un musée d’Art enfantin à Coursegoules, non loin. Elle crée aussi, et ses statues veillent toujours sur les élèves qui ont pour (rare) consigne de ne pas monter dessus pour ne pas les abîmer. Le respect des choses et des autres surtout, un pilier de la pédagogie Freinet.
Au printemps 2022, l’école a été vandalisée, la cagnotte prévue pour le voyage de fin d’année dérobée, et l’art d’Élise endommagé. Triste fait divers peut-être, mais qui montre aussi une forme de résilience, de capacité de rebond propre à Freinet. Ce coup du sort a tout de suite donné lieu à une « grande réunion coopérative » d’urgence – nous y reviendrons –, pour savoir comment aborder ce délit et renflouer les caisses. Ensemble, les élèves ont imaginé une journée de vente à prix libres dans les rues de la ville, proposant des exemplaires du journal de l’école, des bouquets aromatiques issus du potager, des gâteaux fabriqués à la cuisine. Mission budgétaire plus qu’accomplie… et nouveaux indices sur la vie à Freinet : un potager existe, entretenu avec les enfants, une cantine où la viande fait aussi partie du menu – et on ne saute pas le déjeuner, un moment à part entière de sociabilité et d’apprentissage. Un journal, intitulé Les Pionniers, qui réunit les réalisations des élèves, est bien imprimé avec des lettres à encrer sur la presse d’origine de l’école, et paraît à toutes les vacances scolaires. Une vision Gutenberg qui permet à la plus jeune génération de saisir que les idées et les mots prennent du temps à apparaître, et qui vit aujourd’hui en bonne intelligence avec les outils numériques, moteurs de recherches et autres vidéos en ligne. Cette mésaventure a aussi été l’occasion de réfléchir à ce qu’est une infraction, aux règles en société, qui est allée jusqu’à la tenue d’un vrai faux procès, grâce à l’aide d’une mère d’élève magistrate. Des enfants ont joué les rôles des présumés innocents, du procureur, des avocats. La cour de justice dans la cour de récré, le théâtre du monde.
Peut-être faudrait-il commencer à rentrer dans la classe, pour éplucher la « méthode » Freinet, donner les principes qui animent le projet éducatif. Comme l’impression qu’il faille plutôt passer par le plaisir pris à laisser advenir le récit, pour rester fidèle aux Freinet. Le plaisir comme corollaire nécessaire à l’apprentissage, leur truc aussi. Chaque matin, par exemple, l’élève peut amener une « trouvaille », un objet qu’il aime, qui le fascine, le rend curieux et cette pièce à conviction conduit à une recherche, un questionnement, un échange. Elle peut même aboutir à une « conférence » plus tard dans l’année, une fois l’enfant prêt à développer. Chaque matin aussi, chacun décide du travail qu’il va mener. Dès la maternelle, le petit peut choisir notamment entre le modelage de la terre, la peinture ou l’écriture d’un texte libre, concernant quelque chose qu’il a vécu, qui lui tient à cœur et a envie de partager, comme : « On a mangé les poissons que papa a pêchés dans la mer, ils étaient bons. » Des mots et des phonèmes déjà répertoriés parmi d’autres textes d’élèves servent à écrire la nouvelle phrase, et nourrissent une collection unique d’expériences dans lesquelles les enfants piochent comme dans un livre ouvert illustré, vivant et évolutif. C’est leur manuel. Il n’y a pas de matière imposée mais des activités variées auxquelles s’inscrire, où l’on retrouve la conférence, l’imprimerie, mais aussi la vie pratique, la « présidence » – ah, nous éclaircirons –, le bricolage, la géographie, les mathématiques… Chacun à son ouvrage, à lui-même attribué, l’approche change tout. Puis c’est le moment de passer « au salon » pour découvrir ensemble les avancées du matin. Ici, on parle à l’enfant avec considération, quel que soit son âge. Tous les sujets sont abordés, les mots choisis, précis, qui sont là pour refléter ce qui agite la réalité.






La présidence s’exerce donc au salon, par un représentant âge de quelques années, qui annonce la date et le menu du jour, rappelle chacun à ses responsabilités – car les enfants ont des « services » à accomplir : donner à manger aux poules, aux chats, ranger une activité, arroser les plantes, balayer la cour, débarrasser… –, avant de donner la parole, de partager les textes libres, les dessins ou les trouvailles. L’école Freinet se veut un lieu qui prépare à la démocratie, on oserait dire la devance. Les enfants prennent des décisions en votant, des assemblées hebdomadaires en classe ou mensuelles à l’échelle de l’école ont lieu – les fameuses petites et grandes réunions coopératives –, qui permettent de faire le point, de parler des projets à venir, d’évoquer les problèmes rencontrés, les conflits d’enfants, quand il y a. Car entre eux, les relations sont assouplies par un système d’alliance : dès la rentrée, chaque petit est parrainé par un plus grand et un très grand (de CM2), qui vont l’accompagner dans sa vie d’écolier, assurer son autonomie en lui montrant les choses, et cette union fondatrice donne à chacun une mission d’entraide et de soutien, qui travaille en sourdine l’ensemble des modes d’interactions.
Liberté, fraternité, égalité, mais il y a tout de même un roi à Freinet. C’est le roi carnaval, qui demande trois mois de travail à l’atelier bricolage (avec maniement de la scie sauteuse et vrais outils) pour parader le jour J du haut de ses trois mètres parmi les enfants déguisés. Un autre personnage symbolique est présent : le paillassou. Un pantin de chiffon lancé dans les airs à l’aide d’un drap et qui symbolise l’effacement des soucis de l’année écoulée. La danse des balais clôt alors le carnaval, chaque enfant se saisissant du sien pour ramasser les confettis. La vie à Freinet.



