Soleil levé
Le soleil s’est levé à 8h19.
« Marcher vers le soleil pour en retarder le moment du coucher. Faire entrer dans la même équation le territoire et le temps. Si on était capable de suivre la course du soleil, à la même vitesse, on serait alors dans une dimension de jour permanent. Et si on allait plus vite, alors, on pourrait le faire se lever à l'ouest, se coucher à l'est. » Sûrement là son projet ultime.
À la vitesse du train Corail, nous coursons le soleil, remontons vers l’ouest direction la « petite maison » en Normandie. Cabane de bord de plage dont l’artiste a fait l’acquisition, dont l’architecte a fait la rénovation.
49°41'40.2"N 1°26'38.6"W Orientée plein ouest, face à la mer, la « petite maison » est sa vigie. Admirer, contempler, analyser le coucher de soleil : son sacerdoce.
Un week-end alors pour arpenter cette héliofolie.
« Il n’est personne, aujourd’hui, de vraiment cultivé, pour parler de la beauté d’un coucher de soleil. Les couchers de soleil sont tout à fait passés de mode. Ils appartiennent au temps où Turner était le dernier mot de l’art. Les admirer est signe de provincialisme. » Oscar Wilde, Le Déclin du mensonge, 1929
Bataille et pain brioché
Guillaume Aubry manipule les images. Dès lors, les règles sont simples. Image contre image, carte contre carte. Il faudra abattre son jeu ; une bataille en somme.
GA : La conférence « Courser le soleil » est le point de départ de nos discussions. J'en ai alors extrait des images, celles qui provoquent un twist intéressant et emmènent les gens là où ils ne s'y attendaient pas. J’ai complété mon jeu d'autres images amenant à cette expérience du paysage qui m'est chère et qui se concrétise ici, dans la « petite maison ».
TH : Mes images répondent aux moments qui m'ont marqué dans ta conférence. Mais j'ai surtout composé mon jeu de souvenirs et d’expériences plus personnelles autour du soleil, sélection d'images qui attendent de rencontrer les tiennes : hasard. Je veux percer ton jeu !
Fin du monde et mayonnaise
GA : On commence donc par une image de fin du monde. Corrélation absolue entre fin de l'humanité et fin du monde qui pousse les scénaristes de film catastrophe à envisager, toujours, la fin apocalyptique de la même façon et par la seule chose qui pourrait mettre un terme à toute vie possible : notre absorption totale par le soleil.
TH : Une illustration forte de la relation entre coucher de soleil et Anthropocène...
GA : Oui, c'est assez effroyable, même si le soleil venait à s'éteindre de lui-même, on serait capable de le rallumer. Ni plus ni moins le grand luminaire décrit dans la Bible. Quelle vulgarité ! Être à la fois dans l'acceptation de l'impact négatif que nous avons sur la Terre et en même temps dans la prétention d'en avoir la totale maîtrise.
TH : Vision apocalyptique vs vision idyllique de ta pièce...
GA : On n'arrive jamais à capturer par la photographie le soleil tel qu'il est, alors il me semblait pertinent d'user d'un artefact. Cette pièce fait écho à cette toile de Dalí d’un œuf qui s'ouvre à l'horizon. Deux choses se percutent, l'image d'Épinal de la carte postale et l’amateurisme de l’œuvre : bricolée, domestique, profane (!). Intime et crade à la fois, j'aime bien.
De l'œuf qui renvoie à la mayonnaise pour le tourteau...La mayonnaise n'est pas montée.
Une mayonnaise ne montera jamais à l'huile d'olive, CQFD.
Soleil à boire
Le coucher de soleil convoque nos sens, la vue bien sûr ; souvenirs visuels chez chacun d'entre nous. « Je ne fais plus de photo du coucher de soleil, j’aurais l’impression de me dédire », en remplacement Guillaume a mis en place un protocole expérimental dénommé « Sunset Sound Record » consistant en des enregistrements sonores du coucher de soleil.
Le toucher semblant bien prétentieux, il reste alors l'odeur et le goût. Aux souvenirs de plage, reviennent vite telles des madeleines de Proust les odeurs ensoleillées des rayons sur la peau. Mais au-delà des plaisirs olfactifs, peut-on goûter le soleil ?
L'autre jour au café, je racontais à Guillaume mon initiation à la mixologie et il en profita pour m’évoquer sa nouvelle recherche : boire un coucher de soleil. Après l'œuf comme représentation comestible de l'astre, Guillaume allait explorer les dégradés alcoolisés dignes des meilleurs barmans de plage. « J'aimerais offrir une expérience d'absorption du coucher de soleil. Mais à quel point, un peu comme pour les fleurs, le goût ou l'odeur de ces cocktails hyper sucrés peuvent-ils prendre le pas sur l'expérience esthétique ? » Absinthe ou Get 27 pour le rayon vert ?
Héliorama sans profondeur
TH : Chercher à représenter l’expérience du soleil est impossible, la satisfaction ne peut être que dans l’acceptation de l’impossibilité de la représentation. Coïncidence de cette rencontre entre une tentative de Julio Le Parc et une image du
workshop que tu viens de mener à Nevers.
GA : J’ai été invité pour tenter avec les étudiants l’aventure de la représentation du
Rayon vert de Jules Verne. On a fabriqué des « hélioramas » filmés, tout en mouvement, bricolage et bouts de ficelle d’effets spéciaux. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le rapport à l’image. Le coucher de soleil est un paysage extrêmement plat de par la distance qui nous en sépare (l’horizon est déjà à 4,7 km). Toute l’histoire de la peinture tourne autour de la représentation de la profondeur, du
sfumato à la perspective. Pourtant, on n'a aucune représentation du coucher de soleil en volume autour de laquelle on pourrait tourner. D’ailleurs, si tu pousses l'idée anthropomorphique que le Soleil se couche, cela nie complètement que c'est la Terre qui tourne et non le Soleil. C'est presque du révisionnisme.
S'en brûler les yeux
TH : Cette image de Douglas Gordon résume à elle seule le danger de ton obsession : le supplice de Régulus ! […]
GA : Oh, une image de
E-cli-pse de Chris Marker, tu sais qu’on l’a passé ici, sur la plage, pour le solstice d'été 2017 "soleil" ! […]
TH : Un de mes plus grands souvenirs de soleil, c'est l'éclipse totale du Soleil en 1999.
Le coucher de soleil n’est-il pas au fond qu’une expérience collective ?
GA : Quel est le bruit d'un arbre qui tombe dans la forêt quand personne n'est là pour l'entendre ? Le bruit n'existe-t-il que lorsqu'il est entendu ? Donc il n’y a coucher de soleil que lorsque le Soleil est regardé par un humain, depuis un point fixe, au moment où, depuis ce point il est en train de passer de l'autre côté de l'horizon. Sinon, dans l'absolu, le soleil est permanent, lever et coucher n’existent pas.
Sunset Selfie
GA : Le coucher de soleil est le pire contre-jour qui existe, à la limite de l’exercice photographique. Un selfie devant le coucher de soleil est donc forcément un échec :
selfail.
On ne reconnaît personne, seulement une ombre chinoise, noire, comme dans cette première scène du
Roi Lion. S'il devait y avoir une dernière photo du dernier humain sur terre, ce serait sans aucun doute un selfie devant un coucher de soleil.
Black Out.
The End.
Infini du début à la fin
TH : Les cercles de Goseck, énormes cercles tumulaires de 75 m de diamètre, datant de 4 800 avant notre ère, ont chacun une ouverture qui coïncident avec les levers et couchers du soleil aux solstices d’hiver et d’été. Je voulais évoquer ton désintérêt pour les monuments primitifs liés à l’activité solaire, pour les aspects astrologique, géomantique, théologique…
GA : Je crois bêtement que ce qui m'intéresse davantage c’est le coucher de soleil comme objet esthétique et non l'impact qu'il a eu sur notre civilisation.
Pour la façade de la Scène nationale de Saint-Brieuc, j’ai proposé de travailler autour de l’analemme, figure que dessine le Soleil si on le prenait en photo tous les jours à la même heure du même point, une sorte de 8 allongé. Malgré mes recherches, je n'ai toujours pas trouvé l’origine du symbole de l'infini mais puisque le Soleil sur une année complète de 365 jours dessine un 8 allongé alors cela représente mathématiquement l'infini. J'en suis intimement convaincu.
Peau sensible
GA : Je n'avais jamais songé à ça, mais la peau réagit comme du papier photosensible. Le lien à l'invention de la photographie est puissant. Me vient une idée, ce qui pourrait être très beau et poétique à la fois, c'est de fabriquer une
camera obscura avec la lumière du soleil et la peau d'une personne.
Guillaume possède plusieurs piercings et des tatouages principalement sur les avant-bras. Ils sont surtout graphiques, sans signification, me précisa-t-il. Mais ses phalanges proximales témoignent de sa passion solaire. Y sont gravées depuis à peu près un an, les lettres de son obsession. Main gauche : « S-N-S-T» - Main droite : « S-N-R-S ». A la manière d'un rappeur de la côte ouest (au soleil hollywoodien) qui arborerait le fameux « LOVE - HATE », Guillaume a choisi les deux extrêmes de son sujet d'étude. Les deux fois quatre consonnes suffisent à sceller le mythe dans l’épiderme. « Si on devait faire un lien, je comparerais ça aux personnes qui se font tatouer le prénom de leurs enfants, cette temporalité te dépasse. Je me suis accordé avec moi-même, le coucher de soleil que j'ai presque adopté ne m'encombrerait pas. » Même quand il sera vieux, le Soleil sera toujours là, peut-être plus comme son sujet d'étude mais comme cet éternel plaisir esthétique et charnel.
Soleil couché
La teurgoule est une spécialité culinaire normande, consommée en dessert, elle s’apparente à un riz au lait cuit dans un terrine au four, à feu doux, pendant de longues heures. Durant la cuisson, le lait entier absorbe les grains de la céréale de telle manière qu’ils fondent presque totalement en une crème onctueuse parfumée à la cannelle.
– Tu reprendras bien un peu de teurgoule ?
– Tu entends la mer, au pied de la « petite maison » ?
Il n'y a rien qui ressemble plus à un lever de soleil qu'un coucher de soleil.
Soleil couché.