- Plante-t-on un drapeau sur une montagne de déchets, même s’il est seconde main ?
Décharge mentale
par Carine Soyer
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L’histoire moderne de la récupération et du détournement commence peut-être à New York. À Staten Island plus précisément. Nous sommes en 1948, la première grande décharge à ciel ouvert y est implantée, elle s’appelle Fresh Kills, et devient la poubelle de la grosse pomme. Son épluchure. La ville ne peut plus contenir ses déchets, et la solution qui devait être provisoire – un calvaire de trois ans –va durer plus de cinq décennies. On parle de 29 000 tonnes par jour au pic d’activité à la fin des années 1980, d’un site visible depuis l’espace, comme la Grande Muraille de Chine, plus haut que la statue de la Liberté... Des artistes, des auteurs, en font leur sujet. Gordon Matta Clark y fait pulvériser son camion dans son film Fresh Kill (1972), Don DeLillo convoque son apparition dans son roman Outremonde (1997).






Mais après-guerre, le déchet ne se pense pas, le monde brille d’un nouvel espoir, les objets sortent rutilants des usines, Tupperware est à peine né, il faut reconstruire, équiper les foyers. L’obsolescence programmée n’existe pas.
Après la fermeture annoncée de Fresh Kills en 2001, un grand projet de réhabilitation est lancé, décidant de le transformer en un parc verdoyant, fierté de promoteurs, qui sera à la fois un espace de distraction et de sensibilisation à la question environnementale. Ironie du sort. On peut aujourd’hui se rendre à Freshkills Park. Faire du kayak, se balader dans un écrin vert, admirer la présence d’une faune ayant repris ses droits, sans penser à ce qui, sous les pieds, engouffré, agit sans bruit. Exemple s’il en est de récupération, comble parfait : une décharge elle-même recyclée.[^1.À ce sujet, on peut lire : Lucie Taïeb, Freshkills. Recycler la terre, La Contre Allée, 2020. ] La production de biens de consommation toujours plus nombreux ne va donc pas sans ce corollaire implacable : la formation d’un immense monticule, comme une contreforme tyrannique, dont la présence invasive est tue. L’enfouir sous le tapis ne suffit pas. Les poubelles du monde, toujours plus remplies, ne se déplacent plus de ville en ville mais d’un continent à l’autre, dans des pays qui n’ont d’autre choix que de voir grossir cette verrue, peuplée, selon sa nature, d’oiseaux, d’animaux, de camions et d’humains. En Afrique, en Inde, en Amérique du Sud, des chiffonniers se ruent à chaque passage de benne, sur des mètres cubes frais qui pourraient contenir des articles à recycler et à revendre. Des « salvagers », des récupérateurs, s’activent pour brûler des déchets électroniques, afin d’en extraire le cuivre.
Ce sont eux les premiers glaneurs, au plus près de la survie. Car c’est au sein de cette masse indicible que symboliquement l’objet récupéré prend sa source, c’est là qu’est la matière première. Et là que plonge aussi la main qui n’a plus rien à perdre. Avant la mise en bouillie. Et puis quand la terre ne suffit pas, quand le flux déborde, se fait délictuel, il y a toujours l’océan. Ce sixième continent de plastique, cet autre vertige absolu.
Une image vient, film d’anticipation alter : partout dans les tas, terrestres et marins, les débris les plus vaillants s’agglomèrent, forment un corps solide, articulé. Portes de frigo en boucliers, câbles électriques en lassos, palettes aux pieds, chiffons noués, une armée de bric et de broc rouillée, mais huilée au lixiviat,[^2.Le lixiviat désigne notamment les « jus » issus de déchets, de composts, de cendres, de décharges ou de dépotoirs divers. ] prend sa revanche sur l’homme post-industriel. Peut-être l’ultime objet de récupération, la bête faite d’immondices réveillée et prête à en découdre. Elle retourne d’où elle vient, va se disloquer sur les usines, les centres de stockage et de distribution, les shopping malls. Les pollueurs pollués. Disons que c’est un mauvais rêve.
- Une cannette de soda est-elle un pot à crayons qui s’ignore et sa capsule, l’élément d’un futur abat-jour ?
Loin des logiques du commerce international et des industries occidentales, au milieu des bacs de tri, dans les recycleries, les ressourceries, les boutiques d’occasion, les ateliers solidaires, les salons durables, au détour de chaque initiative citoyenne, au coeur des foyers, la volonté de retarder le moment fatidique du tas, de réduire son volume, grandit. Trouver autre chose dans l’article au bout du rouleau, dans l’objet devenu ingrat, dépassé, délaissé, celui-là surtout, qui vient gonfler le rang des répudiés, par simple désir de nouveauté. Il lui reste des choses à donner, il y a encore de la vie en lui.
Tous peuvent encore servir d’hôte. Faire advenir des créations Bernard-l’ermite en quelque sorte, par nature détritivores, et qui pour exister ont besoin d’un abri.
Il y a donc la récup, abréviation entrée dans le dictionnaire Larousse. Cette activité qui occasionne des tutoriels, des cours dédiés, des projets scolaires, qui a fleuri dans nos environnements de surconsommation. Rien ne se perd tout se récupère[^3.Titre de l’ouvrage pratique d’Anna Rose Patterns : Rien ne se perd tout se récupère. Déco et accessoires issus de vos armoires, Éditions La Plage, 2021. ]. Les livres de loisirs créatifs ont depuis longtemps une section propre à cette activité.
Collectifs et individus cherchent à faire durer un peu plus les ruines contemporaines, tant les cycles s’accélèrent. Il y a le « surcyclage », autre mot hochet, qui vise à transformer un produit destiné à être jeté en un objet différent dans sa fonction ou supérieur par la qualité qu’on lui ajoute. Il provoque l’enthousiasme parmi les amateurs de créations maison, les bricoleurs et bidouilleurs, qui y voient un challenge de fabrication et un défi pour l’imagination. Des pneus de vélo devenues ceintures, des sangles d’expédition transformées en sacs tressés, des abat-jour à partir de bonbonnes de gaz, des appareils argentiques réincarnés en lampes… Le « métacyclage », soit la renaissance prochaine d’un objet né recyclé, doit déjà exister. Comme si la marchandise elle-même tardait à en finir, repoussait le moment du salut. La bouteille en plastique, symbole d’un siècle sans scrupules, peut aujourd’hui devenir montre, couverture, veste polaire, peluche ou garniture de route, une fois broyée en paillettes. D’elle provient un objet qui ne lui ressemble plus, une réincarnation qui ne nous fera plus regarder une chaise ou une table de la même façon. Les objets peuvent ne plus jamais mourir et leurs microparticules s’éterniser dans l’air, l’eau, auprès de la faune et de la flore.
- L’art de récupération surgit-il quand le tas déborde ?
Il y a toujours l’art, ce geste qui tranche dans le vif du tas, celui qui bouge encore. Quel sentiment anime le créateur qui va puiser dans les poubelles de la société pour créer un objet dont il reconnaît pour lui-même la présence, la force, la virginité retrouvée ? Système D, autarcie, quête personnelle… une volonté farouche l’appelle en tout cas à choisir un matériau pauvre, sale, cassé ou usagé. Quelles raisons invoquer ? On peut avancer différentes pistes, toutes hautement approximatives et cumulables.
Esthétique, si l’on considère après tout que « la beauté cachée des laids des laids se voit sans délai délai[^4.Refrain de la chanson Des laids des laids de Serge Gainsbourg, sur l’album Aux armes et cætera (1979). ]». Écologique, comme un message d’alerte, une bouteille (en plastique) reprise à la mer. Politique, et proche de l’acte de résistance ou de révolte, face à l’inconséquence d’un monde riche et ventru. Simplement pragmatique, quand la disponibilité d’un matériau déjà là et délaissé mène ailleurs l’imaginaire. Solastalgique[^5.La solastalgie ou éco-anxiété est un concept inventé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, qui traduit une forme de détresse psychique causée par les changements climatiques et l’atteinte à la biodiversité en raison de l’activité humaine. ], en cherchant à faire durer un objet qui appartient déjà au passé, comme si son usage reconduit permettait de figer le passage du temps, la course au progrès, la catastrophe attendue.
Un nouveau totem fait d’objets foutus s’érige face au tabou, et ce depuis les Trente Glorieuses, période d’abondance qui a engendré ses exclus et ses témoins forcés, et qui voient dans cette pratique « récupératoire » un possible, un horizon. Les artistes du Nouveau Réalisme au début des années 1960 ont ainsi oeuvré à un « recyclage poétique du réel urbain, industriel, publicitaire[^6.Selon les propos de Pierre Restany, artiste membre du groupe. ] ». L’anglais Tony Cragg a plus tard entrepris de classer par couleur, taille et matériau des objets rejetés par le monde industriel, pour recréer un motif vierge d’après sa collecte. Ils sont nombreux à avoir été attirés par la matérialité du déchet, par la qualité de l’objet banal et bientôt fini, donnant soudain au terme d’art plastique un autre sens… D’autres ont trouvé dans la benne la seule échappatoire possible. En France, Chomo, étudiant aux Beaux-Arts de Paris dans les années 1920, doué d’une technique certaine, décide à partir des années 1960 de quitter le système de l’art et son marché, pour vivre en ermite dans la forêt de Fontainebleau. Pendant 40 ans, il créera dans le moment présent, avec toutes les ressources qu’il trouve, ses richesses : arbres morts, bouts de grillages, de plastique, tôles de voiture, bouteilles en verre, objets de décharge… Il couvrait d’aphorismes son domaine, comme celui-ci : « La crasse, c’est le commencement d’une nouvelle planète. » Il était toujours très chic.
Certains n’ont pas d’autre choix que de faire avec ce qu’ils ont sous la main. Sans radar écosensible, mais dans une urgence plus intuitive, le sculpteur et dessinateur André Robillard, interné depuis son adolescence, confectionne dès les années 1960 des armes de fortune à partir de boîtes de conserves, bouts de tuyaux, fils électriques, vieilles ampoules, morceaux de bois récupérés, pour « tuer la misère », dit-il.
« Sale, c’est vivant », souffle le plasticien et cinéaste Michel Nedjar, qui commence dans les années 1980 par réaliser des poupées fétiches à partir de matériaux ramassés dans la rue et les poubelles de Paris : morceaux de chiffons, chutes de tissus, sacs plastiques, qu’il assemble avec de la boue, de la teinture et du sang. Des poupées pour conjurer le sort, la mort, faire face au souvenir familial des corps dans les camps.
En Afrique, dans les années 1980 également, l’artiste béninois Romuald Hazoumè réalise des masques avec des bidons d’essence usagés; première série qui lui vaudra une reconnaissance internationale, début d’une carrière dont il résume ainsi la ligne de conduite : « Je renvoie aux Occidentaux ce qui leur appartient, c’est-à-dire les déchets de la société de consommation qui nous envahissent chaque jour[^7.Extrait d’un reportage sur RFI en mai 2021 : Romuald Hazoumè : décoloniser la pensée. ]. »



