Quand une éclaircie le pousse dans le chalet-atelier situé dans son jardin, et que ni la chaleur du soleil ni le froid du vent normand ne viennent fondre ou durcir sa cire, Jacques Brard s’assoit à son pupitre. Tombé amoureux de la technique en entrant à quinze ans dans l’entreprise papetière Arjomarie, il s’intéresse au fil des années aux procédés techniques et passe du balai au contrôle des machines. Plus tard c’est dans l’usine Rai-Tillières où se fabriquent billets de banque, cartes grises, papiers titrés ou pour l’édition qu’il devient contre-maître, graveur-filigraniste. « La source, c’est la cire et le filigrane », ce dessin pris dans le corps du papier qui apparaît par transparence, son compagnon de longue date. A l’époque, pour réaliser un filigrane, il faut graver manuellement un dessin dans de la cire travaillée en transparence pour y créer des zones d’ombre et de lumière; réaliser matrice et contre-matrice en métal à partir de l’empreinte de cette cire puis presser la pâte à papier contre une toile métallique entre les deux matrices, créant ainsi différents reliefs, et le dessin dans l’épaisseur du papier.
Cire et cirrus
par Séréna Evely
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Dès 1985, Jacques Brard s’approprie la première partie du processus et développe la gravure sur cire chez lui. « J’ai démarré tout seul, je me suis dit : tiens, je vais essayer de gratter ! Et puis ça m’a plu et au fur et à mesure, j’ai évolué ». Il se déleste du filigrane, il « améliore le truc artistiquement, pour avoir plus de détails que dans l’industrie où il faut se conformer à certaines valeurs, au grammage du papier ». Il décide de perfectionner et de transformer le savoir-faire, c’est ce qui lui plaît, le rend heureux, c’est même ce qui aujourd’hui l’émeut aux larmes.






Pour graver, les gestes sont d’abord ceux du dessin sur une plaque de cire recouverte d’une fine couche de colorant blanc sur laquelle il trace le dessin au crayon, toujours d’après modèle (« il faut que ça ressemble à quelque chose de réel »). Sa toute première gravure représente un duo de chevaux, modèle trouvé sur la couverture d’une revue d’équitation. La dernière, qui est en cours, une photo de famille confiée par son voisin. Entre les deux, et en trente-cinq ans, Jacques a gravé des visages de sainteté, sa petite fille et d’autres chevaux de traie. Il fait tout jusqu’aux outils : des limes qu’il pointe, taille, affute en fonction du travail qu’il s’est choisi et servent à graver plus ou moins profondément pour faire apparaître toutes les variations de l’ombre et de la lumière. Avec les limes et son blaireau pour épousseter, Jacques Brard se penche sur le pupitre : «j’attaque par le blanc pur, le point de référence et je donne les valeurs progressivement ». La lumière dans la cire apparaît à mesure que la matière se soustrait, c’est la différence de quantité de cire qui reste sur la plaque qui donne les nuances, les densités. Le diable est dans les détails, « tout est dans l’épaisseur de la matière ».
Une fois la gravure et son empreinte en silicone terminées, les gestes deviennent ceux de conception de la cire, qui ne doit être « ni trop dure ni trop molle pour éviter que ça fasse des saccades, que ça déborde, que ça casse ». Ce sont les gestes de choix scrupuleux : celui des plaques de cires d’abeille de différentes duretés à faire chauffer au bain-marie et celui des pigments verts, bleus ou orangés qui seront insérés à la cire liquide jusqu’à obtenir la bonne teinte, la plus adaptée au sujet. La cire est versée dans l’empreinte et retirée une fois sèche. Les infimes nuances de son dessin apparaissent à la lumière, révélation magique que Jacques jubile ensuite à mettre en scène, avec un dispositif d’éclairage spécialement conçu pour les expositions auxquelles il participe dans la région. : « Quand les gens découvrent les gravures, ils disent : c’est pas possible ! Eh bien si, c’est la passion ».



