Grottaglie est un centre de céramique important des Pouilles. De nombreux ateliers sont encore en activité, des veines d’argile y sont accessibles, et le tourisme nourrit un peu plus la renommée de ce petit village. Je sillonne la région pour quelques semaines de vacances l’été dernier et prévois d’y consacrer une après-midi. Tous les panneaux de signalisation indiquent l’itinéraire dans le « Quartiere delle ceramiche », quartier de la poterie. Quelques jours plus tôt, nous avons dîné dans un restaurant d’Ostuni dont les assiettes étaient fabriquées à Grottaglie, revêtues de décors au barolet [^1.À l’origine une corne, aujourd’hui une poire en plastique, dont l’embout permet d’appliquer le décor à l’engobe ou à l’oxyde liquide par petits points ou traits sur la pâte crue ou biscuitée.], d’esprit picassien. Quelques recherches en ligne permettent de voir les grands fours à bois d’origine, dans chaque atelier-boutique. Cela suscite ma curiosité. Le nom le plus répandu est Fasano; de nombreuses branches de la famille ont leurs fabriques et magasins répartis dans le quartier : Enza, Francesco, Nicola, Antonio, Ciro… ##Dans cette profusion d’échoppes, je circule sans attente particulière; la vaisselle utilitaire voisine avec les grandes céramiques décoratives d’extérieur; les uns perpétuent des formes et décors traditionnels, les autres tentent des approches plus personnelles. Il apparaît très vite que les expéditions vers une clientèle internationale sont nombreuses.
Chez Antonio Fasano, il y a de nombreuses céramiques pour lesquelles il est assez évident d’identifier au moins quatre styles de décor. J’apprends qu’ils sont réalisés librement par quatre personnes différentes : Antonio lui-même; Ciro, son frère, dont les dessins naïfs évoquent l’art brut; Tonino Zoppo, son associé; Crocifissa, la mère de Tonino.
Il y en a tellement – du sol au plafond, posées sur les tables, accrochées au mur, empilées sur les marches, et jusqu’au bord d’un grand four de briques initialement destiné aux cuissons à bois – que la boutique déborde.
Dans ce fatras joyeux, certains décors m’attirent, réalisés sur des pièces disséminées dans le magasin : videpoches, dessous-de-plat, carreaux, assiettes. La terre rouge apparaît par endroits; c’est naïf, coloré et structuré. Je me renseigne pour en voir d’autres, pour les voir toutes. Tonino, qui s’affaire derrière le comptoir de vente, les extrait alors une à une de chaque recoin de la boutique. Tout en me les présentant, il me raconte qu’elles ont été réalisées par sa mère, Crocifissa, née en 1928 et décédée en 2018. Elle s’était mise à faire du décor sur céramique à 85 ans. Je le questionne et, en observant l’ensemble, je m’aperçois que je n’imagine pas laisser ces pièces ici. Alors, sans vraiment savoir quelle sera leur destinée, je les achète, convaincue que ce qui se joue dans ces décors est touchant, ténu et rare.
#L’épiphanie de Crocifissa
Cari carreaux
par Graziella Semerciyan
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Cette femme de culture paysanne s’était beaucoup émancipée. Elle ne connaissait ni l’art ni les artistes. Dès l’âge de 12 ans, elle cuisinait tous les jours pour toute sa famille. Elle savait lire, écrire et faire les comptes mais n’avait pas eu l’opportunité de suivre des études secondaires. Rien ne la destinait à se trouver un jour assise du matin au soir à composer patiemment des décors sur céramique. Elle n’habitait pas Grottaglie et n’avait jamais eu le loisir de fréquenter ces ateliers de poterie jusqu’à ce que son fils décide de s’y installer et de se former au métier de potier. Lui-même avait fait des études d’architecture en Grande-Bretagne et c’est le hasard de sa rencontre avec Antonio Fasano qui l’avait amené dans les Pouilles.
Les décors de Crocifissa mêlent l’imaginaire aux motifs de son environnement proche. La façade de la maison de son enfance – dans le jardin de laquelle elle avait appris en cachette de ses frères à faire du vélo – revient sur de nombreux carreaux et assiettes. Sa peinture ne se destine pas à un public et n’a pas d’enjeu technique. La spontanéité de son geste est très palpable au bout du pinceau et le sujet lui appartient. Dans la salle de bains de la maison de campagne où Tonino et son frère allaient enfants, elle avait déjà dessiné ces motifs de fleurs et d’oiseaux que l’on retrouve dans les décors sur terre. Plus jeune, elle manifestait un goût pour l’embellissement de leurs lieux de vie, et elle réalisait de nombreux travaux d’aiguille, en particulier de la broderie. Elle cultivait un sens personnel du beau.
Au décès de son mari, Crocifissa a 85 ans et se lance à corps perdu dans la poterie. Pendant les cinq années suivantes, sa pratique est attentive, presque quotidienne. Elle passe ses journées à l’atelier, auprès de son fils, portée par la fréquentation touristique. Les visiteurs apprécient ses réalisations, la découvrent au travail et se réjouissent de pouvoir échanger avec elle. Ce quotidien réinventé lui apporte une occupation, une satisfaction du travail accompli ainsi qu’une certaine reconnaissance.
Elle réalise chaque carreau comme un objet unique, ni pour être assemblé à d’autres, ni pour devenir un décor. Le résultat ne lui importe pas, il n’y a pas de projet au-delà de la fabrication. Pour elle, seul l’acte de peindre importe. Le soir, elle n’exprime pas de fatigue; Tonino doit insister pour la sortir de son état de concentration si intense, comparable à une transe – l’atelier, devenu le refuge de Crocifissa, doit bien fermer.
« À mon avis, ça a marché comme ça, parce que personne ne lui a dit comment elle devait faire. Peut-être se demandaitelle : ‘Mais ici qu’est-ce que je mets ?’… Lorsque l’on voit les couleurs, les combinaisons, ce sont des choses intéressantes, pas du tout stéréotypées, même la fleur la plus banale ne l’est jamais vraiment », estime Tonino.
Ce mélange si singulier résulte de l’application à main levée d’un dessin figuratif évoquant des motifs textiles faits de points et lignes aux coloris nuancés ou contrastés : le trait ne tremble pas, il vibre comme un fil tendu. La terre biscuitée (préalablement cuite) est couverte d’oxydes puis d’un émail plombifère : elle devient de la terre vernissée. La palette est saisissante autant que le tracé sûr de cette main âgée, tenant le pinceau chargé de l’oxyde liquide et pâle, dont les couleurs chatoyantes sont révélées par la cuisson et par la brillance de l’émail transparent.
Dans ce village, c’est certainement le travail le moins expert d’un point de vue technique. Les formes supports de ces décors sont soit des carreaux achetés dans d’autres fabriques, soit des formes façonnées sur place, pour recevoir les décors réalisés par les potiers Antonio et Tonino. Crocifissa considère simplement ces poteries biscuitées comme des surfaces sur lesquelles dessiner et mettre en couleur. Depuis son décès, Tonino a déposé un carreau dans un phare lors d’un voyage en Grèce; un autre dans la mer, à l’endroit où il avait l’habitude d’emmener sa mère se baigner; un dernier est retourné à la terre. Il a gardé une ultime assiette avant de me confier l’ensemble des pièces qui se trouvaient dans la boutique-atelier, avec la joie de penser que leur départ de Grottaglie serait une occasion de leur donner une nouvelle vie.









