« Cette technique, c’est merveilleux, on est tellement libre. Ce n’est que de la laine qu’on pose, qu’on enlève, qu’on remet. On peut tout faire. Portrait, paysage, tout. Je ne fais que ce qui me plaît et surtout ce que j’ai vu et vécu. Ma compagne me fait part parfois de ses réserves. » Serge Arzan insiste sur le besoin de passer par l’expérience sensorielle et humaine pour entrer en relation avec son sujet, son futur tableau. Il part d’une photographie puis utilise sa palette… en volume. C’est la particularité de la laine cardée : elle n’est pas filée, mais simplement nettoyée et peignée. Posée en voiles fluides, en fines couches, à la surface de ce qui deviendra un tableau. La pose simultanée du passe-partout et du verre (étape délicate) joue comme un révélateur et permet alors seulement de découvrir l’image. Car la laine gonfle, s’expand, on ne sait comment elle va vivre qu’une fois assagie sous le verre appliqué… Tout en manipulant sa laine, il en parle comme « un bon exercice contre les idées fixes. Ça bouge, c’est mouvant, on peut être surpris par le résultat et se laisser surprendre, comme les enfants. C’est cette énergie qu’il est bon de retrouver. » La laine, fibre pédago ? Son parcours livre un indice : « J’ai fait l’École Supérieure d’Art et Technique à Paris dans le Marais et puis en 1968, j’ai quitté la France pour la Suisse. Si j’aimais l’idée de savoir peindre, dessiner ou modeler, gagner de l’argent avec ne m’intéressait pas. En visitant une institution pour handicapés, j’ai pensé qu’il y avait là un terrain où agir. Et j’ai fait toute ma ‹carrière› dans la pédagogie curative pour enfants et adultes, en étant responsable des ateliers artistiques : théâtre, marionnettes, poterie… J’ai passé ma vie à faire ce qui me plaisait avec les autres. À mettre dans le monde des choses, des activités qui soient régénératrices. L’art thérapie avant que cela soit nommé. La Suisse avait dix ans d’avance sur la France sur le plan pédagogique. »
Cardée, encadrée
par Carine Soyer
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Le plaisir pris avec les autres, et le plaisir pour soi : si la laine cardée est son jardin secret, il est fertile et bouturé car il aime que sa production circule. Reproduite dans des revues pour enfants comme Grain d’or et Mirlidor - proches de l’école Steiner-Waldorf -, déclinée en cartes memory, pour l’aspect pédagogique cher à Serge Arzan, mais pas seulement. « Depuis que je fais des tableaux, il y en a peut-être 6000 ou plus qui sont disséminés un peu partout, que je donne ou que je vends, mais à des prix toujours accessibles, entre 30 et 300 euros. Ce qui m’intéresse, c’est que ça aille dans le monde et que ça ne reste pas chez moi dans une caisse. » Et l’homme produit vite. Un petit format, comme une vue de montagne, lui prendra une matinée. Après des décennies de pratique, la main va seule et prestement, sait saisir le bon volume de laine, la travailler quand il faut, et l’œil ne cille pas pour associer les teintes, les faire vivre ensemble. À l’instinct. Il pourrait faire des coquelicots, une fleur qu’il aime mettre en forme, les yeux fermés. Il lui arrive d’avoir besoin d’un peu plus de temps, disons une journée, pour des sujets qu’il aborde pour la première fois. Comme son Hommage à Zao Wou-Ki, grand peintre chinois disparu en 2013, dont il visite l’exposition à la Fondation Gianadda, à Martigny en Suisse, en 2016. « Ses immenses toiles sont magnifiques, on se baigne littéralement dans la couleur. » Son tableau réalisé en 2017 témoigne de son aventure récente : le passage de la figuration à l’abstraction. Après avoir tenu à montrer simplement, essentiellement, la force et la douceur du monde et de la vie, à travers sa faune et sa flore, il s’adonne aussi désormais à la beauté pure de la couleur et de sa révélation. Sans motif. Sans oublier non plus ses coquelicots.






Le déclic a eu lieu il y a deux ans, après la visite d’une exposition à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux de Colmar. L’artiste et verrier Udo Zembok présente alors Champ chromatique, des blocs de verre où sont inclus des pigments. « J’ai vécu la couleur », dit Serge Arzan. « Je m’inspire de ses verres colorés, j’imagine mon propre montage à partir de ses créations, pour arriver à quelque chose qui plaise à l’œil. Je ‹rapponds› comme on dit en Suisse, je cherche, j’essaie, j’organise ma propre composition. » Des lignes de force, des verticales apparaissent alors dans ses tableaux, mais toujours en douceur. La laine fait cet effet ouaté, cotonneux, apaisant. Tout doux, tout rond. Udo Zembok n’est pas un inconnu pour Serge Arzan. Lorsqu’il était responsable de la fondation Saint-Georges à Yverdon-les-Bains en Suisse, un lieu de vie et de travail pour personnes handicapées, il lui a passé commande d’un vitrail, pour habiller une extension du bâtiment. « Il s’est inspiré d’une pierre, la tourmaline, proposant une succession de couleurs. C’est une très belle réalisation. » Des années plus tard, la rencontre a lieu à nouveau, tout autrement. Toujours sous le sceau de la surprise et de l’émerveillement. Comme un enfant.



