Bodan les pouces gris

Bodan les pouces gris

par Camille Azaïs

Il est encore là aujourd’hui, mais il tombe en ruines : le jardin de Bodan Litnianski. De 1975 à 2005, cet espace exigu fut le terrain d’expérimentation privilégié de son propriétaire, ancien maçon à la retraite d’origine ukrainienne. Pendant une trentaine d’années, l’homme y a oeuvré à coups de truelle pour en faire une étonnante oeuvre-paysage, ensemble complexe et foisonnant à ciel ouvert. La pluie, le vent et les ronces ont fini par entamer un peu de sa superbe mais à l’époque, Litnianski l’avait voulu solide, et les piliers dont il avait recouvert son terrain étaient conçus pour traverser l’éternité. Scellés dans le ciment, des objets hétéroclites, récupérés ici et là dans la carriole de sa mobylette, ornaient encore il y a peu ces sortes de totems où l’on pouvait reconnaître une foule d’objets familiers, comme autant de marqueurs du temps : vaisselle, pots de fleurs, morceaux d’évier, téléphones, poupées, jouets, appareils divers, accessoires en plastique….

Le jardin de Bodan Litnianski était célèbre : plusieurs artistes connus sont venus lui rendre visite, comme Agnès Varda et Jarvis Cocker. Quand ce dernier, dans le documentaire[^1.Jarvis Cocker, Journeys Into the Outside with Jarvis Cocker, Channel 4, 1999, 3 × 52 minutes.] qu’il consacre aux créateurs d’art brut en 1999, lui fait remarquer que « les autres gens plantent des légumes dans les jardins », Litnianski lui répond : « C’est pas la peine de se casser le derrière dans le jardin. Pourquoi faire un jardin avec des légumes qu’on a presque pour rien ? Autant faire des piliers. » Je dois avouer que cette réponse m’amuse beaucoup, d’autant plus qu’elle s’adresse à un artiste de la trempe de Jarvis Cocker : il me semble qu’elle nous met face à nos préjugés. Et pourquoi l’ancien ouvrier s’évertuerait-il à faire l’économie de quelques poignées d’euros en cultivant modestement et sagement un petit bout de potager ? Son ambition était bien plus grande, d’après Laurent Jacquy, éditeur de la monographie[^2.Denys Riout, Agnès Varda, Le Jardin des merveilles de Bodan Litnianski, Éditions Vivement dimanche, 2004.] de l’artiste aux Éditions Vivement Dimanche, qui a réuni la plus grande partie des informations biographiques disponibles sur Litnianski : ce dernier voulait faire une oeuvre qui s’adresserait au monde entier. Et quand, aujourd’hui, nous pensons « art du jardin » et imaginons une sorte de havre de biodiversité, Bodan Litnianski, lui, préférait l’ensevelir sous les rebuts de la société industrielle.

#Jardin survivant

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On aurait tort, à mon avis, d’y voir une critique des excès de la consommation. Car il me semble que l’artiste n’aurait pas réuni ainsi au plus près de lui des objets qu’il n’aurait pas aimés. Le mouvement qui le poussait à « glaner » à droite à gauche les objets déglingués dont il ornait son jardin m’apparaît comme un geste d’affection, un choix de coeur. L’homme habitait littéralement son oeuvre. Il me rappelle la Closerie Falbala de Jean Dubuffet, artiste et premier théoricien de l’art brut. Un autre « jardin » entièrement artificialisé, à la surface recouverte de béton projeté et de peinture polyuréthane, abritant en son centre un espace théoriquement « habitable » mais dans lequel Jean Dubuffet n’habita jamais (il s’agit sans doute d’un emprunt, justement, aux oeuvres de ce type). À Périgny-sur-Yerres, en banlieue de Paris, cette « closerie » s’étend sur 1600 m2 totalement recouverts de matières issues de la pétrochimie, ornées de motifs en noir et blanc. Chez Dubuffet, ce jardin de résine se transformait en espace mental, en une expérience de perte de repères physiques, « un habitat sans haut ni bas, sans poids ni corps, et radieusement exsangue[^3.Jean Dubuffet, « Présentation à Turin des peintures postérieures au cycle de l’Hourloupe et des Théâtres de mémoire », 1978.]. » Chez Litnianski, il me semble que le corps, bien qu’entravé dans ses mouvements, bien que transporté dans un monde fictionnel, enchanteur peut-être, en tout cas déroutant, n’avait pas pour vocation de s’effacer. C’est en particulier le corps de son maître d’oeuvre qui y jouait le rôle d’un élément central pour maintenir l’ensemble en vie. En définitive, ce jardin fait d’accumulations et d’un certain sens du grandiose m’évoque plutôt une sorte de cocon, une enveloppe protectrice. Il me fait penser à ces personnes atteintes, souvent dans leur grand âge, d’un besoin maladif d’accumuler, qu’il s’agisse de livres, de sacs en plastique, d’ordures ramassées dans les poubelles ou pire encore, et qui cherchent peut-être ainsi à compenser une perte ou une autre blessure. Très marqué par son enrôlement forcé dans le cadre du STO pendant la Seconde Guerre mondiale, Bodan Litnianski refusait lui aussi de se séparer de toutes ces choses cassées mais belles, que les autres voudraient ne plus voir. Préférant l’excès et la démesure, le trop-plein au vide, les artistes comme Litnianski choisissent de surcharger leurs jardins de figurines et d’objets convoquant de vieux rêves d’enfants, plutôt que de se ranger dans les limites étroites d’une fin de vie normale, proprette et bien entretenue.

Une telle exubérance demande beaucoup d’énergie et de maintenance; depuis 2005, la source semble s’être tarie. Le jardin et sa petite maison ont été rachetés il y a quelques années par un particulier, car aucune institution publique n’en voulait, et il est possible qu’il ne devienne bientôt plus qu’un souvenir, un mirage s’effaçant pour les automobilistes arrêtés au feu rouge comme pour les connaisseurs.

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