Bien à vous, des bisous

Bien à vous, des bisous

par Doc Kasimir Bisou

Courte lettre ouverte aux amateurs

La littérature sait envelopper l’amateur d’un noble manteau de dignité: les amateurs à la Valéry « savaient entendre et même écouter. Ils savaient voir ». Mais, bientôt, vient l’ironie. Comme le résume le dictionnaire : « amateur : se prend en mauvaise part parmi les artistes [...] travailler en amateur».

L’amateur qui dit aimer, ne sait pas faire. Il devient celui qui n’a pas su être un professionnel. Voilà le péjoratif qui l’emporte sur le laudatif, et le récit vertueux s’évanouit.

Peut-être songez-vous à résister en faisant valeur de vos passions? Sachez, alors, que c’est contre la loi, ou plutôt la tradition législative républicaine, que vous devrez combattre, car, pour elle, l’amateur est du mauvais côté de la culture.

Une Culture anti-amateur

Comprenez par là ce qu’André Malraux a si bien institué avec son ministère des Affaires culturelles. D’un côté, la bonne culture, ancrée dans les « authentiques manifestations de l’art », dans la « création d’œuvres», dans « l’excellence artistique» et les « œuvres capitales de l’humanité» comme le revendique, depuis 1959, le décret constituant le ministère. De l’autre, le mauvais côté, fait de « divertissements» dans le temps laissé libre, à l’amateur, par la loi du travail. Ce temps de « loisir » dont le ministre disait qu’il se remplit « par ce qui amuse » ; temps vide de sens, qui lui inspire ces mot cruels :

« La machine a créé le temps vide qui n’existait pas et que nous commençons à appeler le loisir ». Ce temps « terriblement isolé des grandes valeurs littéraires et artistiques de notre pays [...] où s’est peu à peu creusé le fossé qui sépare le public et l’artiste et dans lequel fleurit cette herbe redoutable: l’amateurisme satisfait qui se complaît à son niveau », selon les mots impitoyables de Pierre Moinot, proche collaborateur de Malraux. Je ne rajoute pas, pour renforcer, encore, le mauvais côté de la culture divertissante des amateurs, les propos de Gaëtan Picon, autre proche de Malraux, affirmant que la mission du ministère était de « mettre un terme à l’aliénation de l’individu par rapport à la culture du présent et du passé ». Rien que cela ![^1.Toutes ces citations sont extraites de l’ouvrage Malraux ministre , Documentation française, 1996. ]

Vous pourriez croire que, depuis 60 ans, le monde a changé. Avec 95 millions de photos et vidéos postées par jour sur Instagram, il y a de quoi s’interroger ! Or, le récit culturel de la République n’a guère évolué. Il est toujours question, sous le nom, inconvenant, de « démocratisation de la culture», de sauver les amateurs de leur vacuité, en favorisant leurs contacts avec les professionnels des arts et des œuvres.
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Un amateur négatif

Cette longue histoire de séparation entre la bonne culture et la mauvaise « herbe» a, encore, été écrite, en sous-main, en 2015, dans le texte de la loi « Liberté de la Création, Architecture, Patrimoine- LCAP». Dans son article 32, les amateurs y sont nommés mais c’est, encore une fois, pour mieux effacer leur part dans le monde de la culture.

Article 32 : « Est artiste amateur dans le domaine de la création artistique toute personne qui pratique seule ou en groupe une activité artistique à titre non professionnel et qui n’en tire aucune rémunération.» Nul besoin de relire deux fois pour se rendre compte que, pour ce bout de loi républicaine, l’amateur n’existe que négativement, et même quatre fois négativement !

1) D’abord, le texte ne parle de l’amateur que s’il ose pénétrer « le domaine de la création artistique ». Première négation : si l’amateur a une autre culture, elle n’existe pas pour le législateur. On retrouve ce tropisme dans l’article 3 de la loi qui entend favoriser les amateurs uniquement lorsqu’ils pratiquent des « activités de création artistique » !

2) Deuxième négation: l’amateur doit être « non professionnel ». Ce qu’il aime, ce qu’il fait ne regarde pas la loi. Il faut seulement qu’il ne soit pas un professionnel !

3) La loi exige, aussi, que son travail ne soit pas payé. Il doit être « non rémunéré ».

4) L’amateur et son cercle d’amis peuvent, sans doute, exister en organisant des activités culturelles; ils peuvent, même, faire de la billetterie et un peu de publicité. Mais ces activités d’amateurs ont-elles une valeur pour la loi ? Nullement, le législateur demande seulement que ces activités soient « non lucratives ». Le reste de la culture de l’amateur n’a ni nom, ni qualité !

Au total, la loi ne dit pas ce qu’est l’amateur; elle dit seulement ce qu’il ne peut pas être. L’amateur est sans visage pour la République. D’où cet étonnant paradoxe : les amateurs culturels, comme majorité très majoritaire selon toutes les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, ne sont qu’un énorme point aveugle dans la conception de la « bonne » culture que défend la République.

Dans l’article 32, la seule question qui importe est de savoir si l’amateur reçoit de l’argent à la place des profession- nels. Et, si, par bonheur, professionnels et amateurs sont ensemble, sur une même scène, la loi prévoit de leur envoyer les gendarmes de la culture pour contrôler si leur partage du sensible ne cache pas de sordides mouvements de fonds ! L’argent roi ! Certes, une telle législation est faite pour défendre la bonne cause des artistes professionnels qui en ont bien besoin. Pour autant, fondée sur la séparation des cultures, entre amateurs et professionnels, elle est désolante.

Elle est surtout injustifiable car le législateur aurait dû s’y prendre autrement. L’article 32 n’avait pas à bâtir un mur entre la bonne et la mauvaise culture puisque la France s’est engagée à respecter les droits humains fondamentaux.

Un amateur positif par sa liberté

Ainsi, en matière culturelle, le législateur aurait dû considérer que chaque culture avait droit de reconnaissance dans la cité. La négociation aurait dû être encadrée par la législation sur les droits culturels des personnes, englobant à la fois les professionnels et les amateurs. Ce qui était d’autant plus impératif que l’article 3 de la même loi l’exige explicitement !

Alors, les amateurs auraient été considérés sous leur angle positif. Plutôt que quatre fois « non », l’article 32 les aurait accueillis par deux fois « oui » !

Le premier « oui » est celui de la liberté car les droits humains attribuent une valeur universelle à la liberté de

« chacun de participer à la vie culturelle » de même qu’à « la liberté d’expression... sous une forme artistique ».

Je peux, alors, être direct : la personne amateur doit avoir la possibilité effective de participer à la négociation publique pour s’assurer de ses droits. Pas besoin d’être un artiste prestigieux, un créateur encensé pour bénéficier de sa liberté de s’exprimer de manière artistique. L’amateur dispose d’un droit élémentaire à la reconnaissance de sa dignité, en tant que personne libre de prendre sa part à la vie culturelle.

Cette liberté d’aimer et de se passionner pour certaines formes culturelles n’est pas seulement l’affaire privée de l’amateur ; c’est un enjeu public. En effet, tous les textes internationaux convergent pour exiger que l’État, comme les collectivités, fassent le maximum pour « respecter, protéger, mettre en œuvre » les libertés culturelles des personnes, amateurs autant que professionnels[^2.Pour plus de détails sur les textes de référence, lire Jean-Michel Lucas, Les Droits culturels – Enjeux, débats, expérimentation, Territorial Éditions, 2017. ].

Renversement de situation : l’amateur n’est plus un passager clandestin à mauvaise figure. Au regard des droits culturels, « amateurs » et « professionnels » des arts sont dans un même bateau, celui qui fait cap vers une humanité un peu plus libre dans l’expression de ses imaginaires.

Néanmoins, il ne faut pas cacher que la reconnaissance de ces libertés s’accompagne de lourdes contreparties. L’amateur devra veiller à ce que sa liberté culturelle soit un apport aux autres humains et non un rempart contre les autres. L’amateur doit s’obliger à renoncer à tout repli identitaire, enfermé dans ses certitudes et ses interdits, se reproduisant dans la satisfaction du même.

L’école de la liberté culturelle, des amateurs comme celle des professionnels, impose de se frotter à la liberté des autres. Ce n’est pas un monde qui décrète les bonnes et les mauvaises cultures ; c’est, plutôt, un monde qui les discute sans arrêt !

Inutile de se mentir : toutes ces libertés culturelles seront, peu ou prou, en désaccord sur leurs sens, leurs valeurs, leurs pratiques ; elles seront souvent rivales et il faudra bien la puissance publique pour tenter des compromis acceptables. Un bel exemple me vient à l’esprit : celui du GIP « Cafés Cultures[^3.Voir gipcafescultures.fr. ] », inventé pour concilier la vie culturelle nocturne des bars dans la ville, le chiffre d’affaires des patrons de bar, la rémunération de musiciens professionnels et des opportunités effectives pour des amateurs de faire de la scène.

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Un amateur positif par sa diversité



Le deuxième « oui » pour l’amateur est celui du progrès.

Avec les droits humains, il est juste que chacun ait la possibilité de s’engager dans des voies émancipatrices. Cette ambition politique va bien à l’amateur : il a des passions, il y consacre « tout son temps », non pas un temps de « loisir », plutôt le temps de l’enrichissement de sa collection, de l’approfondissement de sa pratique, du développement de sa capacité d’être acteur dans la société, temps de la discussion de ses avancées et de ses reculs. Temps où l’amateur construit, pas à pas, son autonomie en affirmant « l’objet de son affection, contre vents et marées ».

En termes de droits culturels, on dira que cet amateur, libre et actif, installe sa diversité culturelle qui donne sens à sa vie en relation avec les autres.

Or, la France s’est engagée à défendre et à promouvoir cette « diversité culturelle » qui a une « valeur universelle » puisqu’elle constitue « le patrimoine commun de l’humanité » (Déclaration universelle sur la diversité culturelle, UNESCO 2001).

Franchement, je ne comprends pas pourquoi les négociateurs de l’article 32 ont oublié nos engagements en traitant l’amateur de suspect culturel, alors qu’il est acteur du progrès de la diversité culturelle. C’est inacceptable, au regard des valeurs universelles des droits de l’homme.

Il faut reprendre la discussion, prioritairement, sur les possibilités réelles des amateurs d’agir en autonomie. Avec la diversité culturelle, les amateurs doivent pouvoir être soutenus sur les chemins de leur progrès, sans leur rejouer, une fois encore, le film de la condescendance ! La France ne peut pas en rester à sa vision négative de l’amateur.

Elle devra, notamment, accepter que les chemins de progrès des amateurs ne soient pas exclusivement sous tutelle des « excellences artistiques » sélectionnées par les responsables publics. La hiérarchie des valeurs artistiques est trop aléatoire, trop relative à des contextes temporels, sociaux et économiques pour que le responsable public impose ses choix aux diversités culturelles. Imaginez les amateurs des Sex Pistols, venus de nulle part, être accompagnés par des « excellences artistiques » ! Il vaut mieux en rire, surtout lorsque, cinquante ans après, la Philharmonie découvre la musique punk !

L’État doit rester neutre dans les accompagnements émancipateurs. L’intérêt général est plutôt de soutenir les lieux de pratiques, les possibilités de débattre, les espaces publics d’interactions entre toutes ces cultures. L’enjeu pour tous est de favoriser l’ouverture de voies multiples aux libertés culturelles.

Ainsi, chacun doit pouvoir exprimer son humanité à sa façon et nourrir la créolisation du monde, sans être mis en indignité. La loi devra rapidement affirmer que l’amateur est, lui aussi, un acteur des libertés et progrès culturels, non un péril pour la culture de la République.
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