Pourquoi le Bibendum ?
Il y a des obsessions qui se transmettent comme des virus. Celle que je viens d’attraper s’appelle Bibendum et c’est l’artiste Stephen Loye qui me l’a inoculée. Né en 1989, Stephen Loye - dont l’allure corporelle même est celle d’un Bibendum fait homme - réalise depuis plusieurs années une enquête sur les mythologies de l’Auvergne contemporaine. Pour cela, il s’est rendu au plus près des volcans éteints du Puy-de-Dôme, par-dessus mais aussi au-dessous, là où le « Pays Vert » s’est littéralement formé, là où la France de Gergovie est née. Et qu’a-t-il trouvé ? Ce qu’il savait déjà et qui était partout, ce Dieu non caché depuis toujours révélé que l’on appelle « Le Bibendum ». Le Bibendum, titan des temps présents rigolard, transformiste et omnipotent. Le Bibendum, roi débonnaire hyperactif qui règne sous une infinité de formes sur un immense territoire géographique autant que mental. Le Bibendum, fantôme ultra visible qui hanta au son de la vielle les nuits de l’artiste qui, pour exorciser à tout jamais l’espiègle succube - ou pour l’évoquer à loisir –, travaille depuis deux ans à la confection du film d’anthropologie fictionnelle
Compact. Chuchotant, incantatoire, mémoriel, tellurique, crépusculaire,
Compact est une broderie cinématographique où le canevas des mots du roman éponyme du grand écrivain montferrandais Maurice Roche (1924-1997) sont tramées d’un fil d’images et de sons issus des archives audiovisuelles d’entreprises locales et, tout particulièrement, de Michelin. C’est donc lui, Stephen « The Bib Wizard » Loye a.k.a. « Doctor Strangeloye », qui m’a initié aux arcanes secrets de la Bibologie Universelle, lui, et son ode filmique
Compact, qui m’on soufflé ce texte, spin-off littéraire d’un poème cinématographique qui aurait aussi bien pu s’appeler :
How I Learned to Stop Worrying and Love the Bibendum…Qu’est-ce que le Bibendum ?
Le Bibendum c’est le Bib en homme, le Bib en l’homme, le Bib de l’homme, c’est-à-dire ce qu’il y a de bib en chaque homme, ce qui nous rend bib en tant qu’homme car le Bib est le propre de l’homme, et les hommes, on le sait car c’est une loi de leur nature, ont tous un bide et un nombril. Le Bib en l’homme c’est ainsi ce qui fait toujours de lui le nombril du monde, là où son nom brille, quand le monde entier se met à tourner autour de lui.
Qui a créé le Bibendum ?
Le Bibendum est un golem soit une créature vivante d’allure humaine explicitement créée par un humain. Et l’humain en question ici, c’est Monsieur Édouard Michelin en personne (1859-1940) qui, pour la petite histoire, a été élève de l’École des Beaux-Arts de Paris et même tenté - tout comme son père - une carrière d’artiste-peintre avant que le destin ne le rattrape en l’obligeant à reprendre la déjà fameuse entreprise familiale de pneumatique. Un jour de 1894, devant un stand promotionnel où des pneus sont empilés pour évoquer une forme humaine, il s’exclame : « C’est ça ! Nous l’avons ! Voilà notre homme, notre symbole ! » Quelque temps après, le dessinateur O’Galop montre à Monsieur Michelin des projets d’affiches publicitaires. Parmi eux, c’est une image refusée par une brasserie qui retient l’attention de l’industriel. On y voit un homme d’un bel embonpoint, supposé être Gambrinus, qui brandit une chope de bière en s’exclamant, d’après une expression du poète antique Horace : « Nunc est bibendum ! » (« C’est maintenant qu’il faut boire ! »). La coupe était pleine. Le Bibendum était né. Et on allait en boire jusqu’à plus soif. Depuis, ce golem de gomme est devenu, au fil du temps, des effigies, des campagnes publicitaires et des déclinaisons commerciales, une sorte de monstre inversé, c’est-à-dire souriant et plein de grands airs, d’énergie, de gentillesse, de légèreté, de certitudes et de bonnes intentions : le Bibendum est en effet celui qui vous évite un mauvais accident tout en vous indiquant le bon itinéraire à suivre. Des pneus résistants et des cartes routières précises et c’est parti mon bibi ! Avec le Bibendum on sait qu’on arrivera entier à bon port. Avec le Bibendum on peut faire des projets à plusieurs. Avec le Bibendum le territoire devient une carte, l’obstacle un ami que l’on franchit à toute allure et les distances un plaisir à consommer sur les chapeaux de roues. Le Bibendum est notre compagnon de route, d’une route sans trou noir comme sa peau de caoutchouc blanc. Le Bibendum c’est la garantie d’une vie lisse, cohérente, fluide et sans dérapages ou alors contrôlés. Et c’est en toute logique qu’il est devenu l’une des mascottes ultimes et plus que jamais d’actualité du capitalisme industriel conquérant dans la mesure où il incarne dans son être-de-fiction même la plupart de ses aspirations utopiques. N’a-t-il d’ailleurs pas été élu « meilleur logo du siècle » par un jury international en l’an 2000 ?
Où est le Bibendum ?
Au début était le Bib. À la fin aussi. Surtout quand on naît, grandit, vit et meurt à Clermont- Ferrand où le Bibendum est là-bas comme l’air que l’on respire : c’est une évidence et une omniprésence vitale dont on n’imagine même pas pouvoir se passer une seule seconde. Sans Michelin, Clermont-Ferrand ne serait en effet aujourd’hui qu’une petite bourgade française parmi tant d’autres… Et on se prend à imaginer des
Bibâtisseurs construisant la bonne ville de Clermont de leurs propres mains, golems à leur tour démiurgiques. Le Bib est en fait une sorte de nounou universelle, celle qui nous accueille à notre naissance et qui nous donnera le
biberon toute notre vie jusqu’au seuil de notre dernière demeure, ce garage hermétique. À Clermont on est biberonné à vie car il n’y a pas d’existence imaginable sans Bib. À Clermont, le Bib c’est la vie car les dés sont là-bas
bibés dès le départ de la course, réussissant au passage le tour de force philosophico-énergétique d’associer dans son être-de-fiction une force masculine et une fonction maternante. C’est un
golemère…. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à revoir cette fameuse pub Michelin où le Bib en dessin animé berce dans ses bras un nouveau-né tout en le couvant avec le regard attendri et aimant d’une jeune mère. Les « bibs », n’est-ce pas le petit nom que l’on utilise quotidiennement pour parler des personnes employées (à vie bien évidemment) chez Michelin ?
Le bibendum a-t-il un sexe ?
Le mot « bib » est allemand et il veut dire bourrelet. Or, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les bourrelets. Le bourrelet, cependant, est rassurant car il amorti les chocs. Le Bibendum possède ainsi des connotations pas plus masculines que féminines dans la mesure où il a pour fonction essentielle de suggérer en toute serenité la plus parfaite des sécurités mais aussi, également, « ce qui tient bon » (au sol), qui ne ripe pas, ce sur quoi on peut compter justement parce que l’on sait que l’on peut le pousser à bout, tester ses limites, forcer dessus, pour savoir à quoi s’en tenir. Le Bibendum, le Bib en l’homme, le Bib de l’homme est ce qui protège l’homme
et la femme, ce qui les bib de toutes parts et, en les bibant, les rend complètement bibs l’un de l’autre
et l’un dans l’autre. La femme aime en conséquence le Bib de l’homme
et en elle car avec lui elle se sent au centre du monde et de son monde c’est-à-dire près du nombril, là où son nom brille aussi en toutes lettres. Mais le Bib lui-même n’a pas de sexe car c’est un ange replet et satisfait de lui-même qui appartient à tous les genres et mange à tous les râteliers.
Qui est vraiment le Bibendum ?
Le bibendum est en réalité un flic
undercover déguisé en gentil garagiste. Derrière chacune des images le représentant en train de s’élancer vers nous pour « dépanner », il faut imaginer celle d’un policier en chasse, derrière tous ses bras levés qui font un
hello sympa, ceux de poulets qui nous arrêtent. Une personnalité multiple, cachée et secrète qui a été parfaitement éventée par le film animé
Logorama dans lequel tous les
cops sont incarnés par des Bibendums stupides à la poursuite du tueur psychopathe Ronald McDonald.
Que dit le Bibendum ?
Le Bib ne dit rien. C’est nous qui parlons le Bib. Je bibe. Tu bibes. Il bibe. Nous bibons. Vous bibez. Ils bibent. Qu’ils bibassent toute la nuit ne m’étonne point ! Allez, encore un petit Bib ? Ça vous bib vraiment pas !
Nunc est bibendum !