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avec Harry Nuriev

texte : Cédric Saint André Perrin
photographies : Jonathan Llense

Pourquoi les choses devraient rester ce qu’elles sont, docilement rangées par catégorie ? Pour Harry Nuriev, tout est désormais une question de perception : un couvercle de poêle devient une applique murale ; un flacon de parfum bon marché en forme de tour Eiffel, un pied de lampe. Né en 1984 en Russie, il adore Paris, où il a décidé de revisiter le monde des objets pour les inviter autrement dans nos esprits. Il le fait depuis son appartement, à la fois lieu de vie, laboratoire et bureau. Au sein de son agence Crosby Studios, plateforme créative, culturelle, artistique et sensible. Pour lui, tout est à repenser, tout peut communiquer, ce en quoi il excelle. Il se tient Loin des tableurs, des datas, des modèles marketing. Plus près d’une mode aux visions radicales.

Comment es-tu devenu designer ?

Par glissement progressif. J’ai d’abord étudié l’architecture à Moscou, mais, très vite, je me suis rendu compte que c’était l’architecture intérieure qui m’intéressait. On passe beaucoup de temps chez soi : on y vit, on y dort, mange, travaille, rêve, réfléchit… Et pourtant, il me semble que c’est souvent un endroit sous-valorisé, que les gens finissent par ne plus regarder, qu’ils n’osent pas véritablement investir… La maison est un espace de liberté encore trop sous-exploité. J’ai fondé mon agence Crosby Studios il y a plus de dix ans, avec l’envie d’insuffler au mobilier et aux objets qui nous entourent une énergie, une dynamique de changement proche de celle de la mode. J’ai pour habitude de dire que j’habille un espace, jamais que je le décore ou que je le meuble. Si nos vêtements traduisent notre personnalité, pourquoi pas notre intérieur ? L’univers de la maison me semble aujourd’hui encore très consensuel, dominé par deux ou trois grandes tendances comme le vintage ou le minimalisme. Sans vraiment d’alternatives. On devrait pouvoir bénéficier de beaucoup plus d’options. Moi, j’opère un peu à la façon d’un styliste : je définis des univers, des nouvelles propositions et je remets régulièrement tout à plat dès qu’une nouvelle envie surgit. Mais ce ne sont pas mes idées qui m’importent le plus, ce sont les objets qui en découlent. C’est eux que les gens vont pouvoir s’approprier, adopter dans leur quotidien.

À tes débuts, à New York, tu t’es fait remarquer par une première collection aux lignes minimalistes et sculpturales, dans des tonalités pop. Du rose poudré, du bleu électrique. Des choses un brin kitsch, mais très dessinées.

À cette époque, je voulais « bien faire » les choses. Je pensais qu’il fallait s’inscrire dans une esthétique « design », respecter certaines règles. J’avais besoin d’exister, et pour cela il me semblait important de se conformer à certaines normes. Mes premières années ont été marquées par une forme de tension : mes projets rencontraient un certain succès d’image, mais il fallait en parallèle structurer la production, trouver des financements, comprendre un ensemble de données techniques auquel je n’étais pas préparé, venant d’un cursus plutôt artistique.

Tu as toujours été un peu hors-cadre.

Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en réalité il n’existe pas de règles pour inventer un objet. On nous ressasse toujours la nécessité de confort. Mais qu’est-ce que le confort ? Une histoire d’assises ? Je me souviens parfaitement de la première fois que je suis venu à Paris, cela devait être en 2010 : avec des amis, on a acheté une pizza que l’on a mangée assis sur le trottoir. C’était un super moment ! Quelques jours plus tard, je me suis retrouvé à dîner avec des gens dans un restaurant de luxe ; j’étais mal à l’aise, je ne me sentais pas à ma place, je ne savais pas quoi leur dire… Le confort est une notion abstraite, très personnelle aussi. Mes propositions ne sont sans doute pas rassurantes, mais elles savent toucher des gens qui se retrouvent dans mon esthétique, parfois un peu dark, mais qui leur parle.

C’est à travers des chaises de bureau tapissées de dentelle, un sofa modulaire en vinyle transparent rempli de vêtements invendus et de pièces endommagées de Balenciaga que tu as véritablement trouvé ton vocabulaire formel, et par là même une reconnaissance internationale, il y a dix ans. Pour beaucoup, tes propositions relèvent du ready-made. Tu détournes des objets manufacturés ordinaires pour les recontextualiser.

Le design, ce n’est pas juste une histoire de proportions, de choix de couleurs, ni même une philosophie. Créer des objets s’avère une chose beaucoup plus complexe. Pour ma part, je m’intéresse au sens symbolique et culturel des objets. J’interroge leur rapport à notre époque, à l’image qu’ils véhiculent, à la surconsommation. Ma démarche est à la fois esthétique, critique et nostalgique. J’appelle ma pratique le « transformisme » : je recycle, détourne et transforme des objets, matériaux ou vêtements existants pour leur donner de nouvelles fonctions et des significations autres. C’est de l’ordre du ready-made, mais je ne suis pas dans l’upcycling. C’est la poésie des choses qui me guide, je ne revendique aucun discours écologique et n’ai pas pour ambition de nettoyer la planète.

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La récupération s’est-elle installée naturellement en tant que processus ?

À mes débuts, j’ai commencé à faire de la récup en partie par manque de moyens. Cela m’est venu assez naturellement, sans trop y réfléchir, comme une évidence. Enfant, je bricolais avec mon grand-père dans son atelier, en Russie. Déjà, j’assemblais, je réinventais des objets trouvés. Quand on est petit, les choses vous semblent simples, on ne se pose pas de question. Jamais ne me traversait l’esprit que les autres enfants de mon âge n'avaient pas les mêmes occupations, qu’ils préféraient le sport ou d’autres loisirs. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ma pratique artistique trouvait ses racines dans ces « jeux » d’enfance. C’est en venant à Paris que j’ai pleinement saisi ce lien.

Tu es né en Russie, as vécu à New York… Pourquoi t’installer à Paris ?

Parce qu’ici, il y a une véritable culture de la création. Et depuis longtemps. À Paris, on ne me parle pas d’emblée de modèle économique, de marketing en amont même d’un projet, comme cela pouvait être le cas à New York. Jamais on ne me questionne sur ces sujets ! Ici, on s’intéresse à définir un univers, à raconter des histoires. Je crois que c’est cela qui me plaît. La production d’objet est davantage assimilée à la production artistique qu’au design industriel. Même si j’aime passer d’un projet à un autre, d’un champ à un autre.

Il y a une forme de noirceur, une sorte de contre-utopie, sous un vernis de glamour, dans ton univers…

J’ai toujours ressenti en moi une forme de dystopie. Je me nourris d’univers fictifs sombres et dangereux comme ceux des jeux vidéo. Cela parle à beaucoup de gens de ma communauté, ceux qui me suivent sur Instagram, par exemple. Dans La Chambre claire, Roland Barthes développe le concept de punctum : c’est, dans une photo, ce qui te poignarde, te touche intensément, de manière subjective et souvent inexplicable. Un détail, une expression, un élément imprévu, qui te bouleverse intimement. J’aime l’idée que mes pièces, par une certaine radicalité, surprennent les gens, tout en évoquant quelque chose de familier.

Serais-tu dans une volonté de transgression ?

Non, pour moi, ce que je fais est juste normal et instinctif. Quand je me mets à tailler des rideaux avec embrases à partir de mes vieux tee-shirts, quand je me bricole un baldaquin en vinyle pour ma chambre, c’est dans une volonté d’ouvrir des possibles. Peu importe si ce n’est pas parfait ou réalisé dans les règles de l’art, je le fais à ma manière et il en résulte quelque chose. Je ne me laisse pas acculer par des dictats.

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Comment naissent tes idées ? Quelle est ta façon de travailler ?

Bien souvent de mon quotidien. Je collecte les bouchons en plastique des bouteilles d’eau et de soda que je combine ensuite à des pampilles en cristal sur des lustres Baccarat. C’est une autre façon d’envisager le luxe, avec une touche cool et sexy. J’ai aussi développé une série de meubles à partir de rebuts de claviers d’ordinateur ; j’en fais des coffrages de cheminée, des sièges, des tables basses ou encore des encadrements de miroir. Je trouve une incroyable sophistication dans ces keyboards. Ils m’évoquent des corniches baroques. On en trouve aujourd’hui des stocks à n’en plus finir, car les gens se servent sans doute moins de claviers fixes ; les laptops sont passés par là. Alors, pourquoi donc ne pas profiter de ces très beaux objets délaissés que sont les claviers ?

Tu as, au fil du temps, collaboré avec Balenciaga, Caron, H&M, Jean Paul Gaultier Parfums, Le Louvre… Les collabs demeurent pour beaucoup ton mode opératoire, mais tu as récemment inauguré ta propre galerie rue des Beaux-Arts.

J’aime quand les choses vont vite. Je collabore sur certains projets avec de grandes galeries, d’art ou de design, mais elles vous dédient un solo show tous les deux ou trois ans. Moi, quand j’ai une idée, il faut qu’elle sorte. Je produis non-stop. Mon fonctionnement se rapproche davantage de celui d’un créateur de mode, qui présente plusieurs collections par an, que d’un designer produit. J’avais donc envie d’un espace qui présente ma production autant qu’il reflète mon univers.

Ton appartement est ton autre outil de communication, tu en changes incessamment la décoration, ce qui donne lieu à des reportages photo, des posts Instagram et autres parutions.

Mon appartement est en quelque sorte mon laboratoire créatif, j’y teste mes idées. Comment peut-on faire confiance à un designer si lui-même ne vit pas entouré de ses propres propositions ? C’est comme s’il ne croyait pas vraiment en ce qu’il fait !

Ta galerie, ton appartement et ton atelier pour la fabrication de tes objets se trouvent tous dans la même rue.

Je suis dans ma bulle, ici. Et puis j’adore l’idée que tout soit rue des Beaux-Arts. C’est magique comme nom de rue, non ?

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