- Vidya, dans ta série Healing Paintings, tu utilises des peintures trouvées pour y ajouter des éléments de ton vocabulaire visuel. Il n’y a ici ni toile vierge, ni page blanche, ces simulacres de la tabula rasa.
Je pense que tout a déjà été fait mais qu’il est indispensable de tout refaire. Le fait que ces peintures soient d’occasion, leur donne un aspect indépassable et daté. Elles gardent cette empreinte de « croûte ».
Cette série est née de mon intérêt pour la géobiologie, les ondes vibratoires et les émissions produites par les objets d’art, en particulier. Comment un objet peut-il être le réceptacle d’intentions et ensuite les retransmettre aux regardeurs ?
Ces peintures trouvées ont peut-être recueilli beaucoup d’ondes négatives, après avoir vécu plusieurs rejets. Le titre de cette série, Healing Paintings, est comme une injonction : comment guérir ces peintures de ce qu’elles ont subi et les ramener à la vie ? En les récupérant, j’opère une sorte de réincarnation avec mon vocabulaire visuel.
- Ces toiles sauvées ne sont pas toutes « soignées » de la même manière, certaines légèrement, d’autres gorgées de nouveaux éléments.
Il y a des toiles qui me semblent trop belles pour être abîmées ou recouvertes. Alors je travaille de manière plus subtile avec des successions de couches, de calques, comme des filtres qui permettent de voir la toile en transparence. C’est le cas pour Le Parc (2015) qui est une peinture d’assez belle facture. Elle me plaisait beaucoup, alors je suis intervenue de manière très légère. J’avais aussi envie de légèreté vis-à-vis du sujet même de la peinture, à la fois romantique et neurasthénique : une allée dans un parc s’enfonçant dans les ténèbres.
Art thérapie
par Profane
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- Tu montres les états transitoires et tumultueux de la matière, les phénomènes multipliés de croissance et de rayonnement, jusqu’à l’extase, incandescente et menaçante, des climats tumultueux et inquiétants, dans des paysages radiants et vibrants où tout s’épanche. Syncrétiques et non dualistes, ils sont le reflet des énergies cosmiques, divines et subtiles.
- Penses-tu en terme de symbiose et de fusion entre le corps (le tableau) et sa nouvelle aura (tes peintures et dessins ajoutés) ou de rehausse et d’ornement (l’ornemental étant ce qui ne peut être mêlé à un ensemble, un ajout indépendant) ?
Pour Le parc, mon intervention est de l’ordre de l’ornement d’un point de vue technique, mais d’un point de vue visuel cela crée un récit complément nouveau et différent. A l’inverse, dans le cas de A Huge Ever Growing… (2016), la toile de départ était abstraite, ressemblait à un essai sans qualité, avec l’esquisse d’une vague expression géométrique. La peinture elle-même était de mauvaise qualité, toute craquelée. C’était un déchet sans intérêt. J’ai quasiment repeint toute la toile sauf une petite partie des quatre coins.
- Quelle est ta scène primitive te poussant à l’envie de récupérer ces toiles rejetées et d’en faire tes rescapés ?
Le souvenir s’est effacé… Mais une des toiles qui reste très importante est celle du portrait d’une petite fille décédée : White Ganesh (2014). Sur le dos de la toile, le peintre a écrit un petit mot pour les parents de cette fillette. Ce fut un véritable brise-cœur de voir cette toile dans cet état : le portrait était d’une laideur affligeante, le poème larmoyant, elle était au rebut… Comme si elle était morte plusieurs fois.
Plusieurs artistes utilisent des peintures trouvées : Cyprien Gaillard pour sa série New Picturesque ou Jim Shaw et son installation Thrift Store Paintings.
Les premières peintures retravaillées que j’ai vues étaient celles d’Asger Jorn. C’est de l’ordre du pied de nez, de l’ironie, avec des motifs rajoutés sur des figures ampoulées. Cyprien Gaillard parle clairement de modernité, de paysage et d’effacement. Ma prise en charge des peintures trouvées fait que je ne peux pas les laisser telles quelles comme le fait Jim Shaw avec ses Thrift Store Paintings. Dans cette installation, il y a une sorte de discours ironique sur le milieu de l’art, en mettant ces peintures de rebus dans un contexte de musée. Pour ma part, ce qui m’intéresse, c’est l’énergie et la vibration qui émane d’une peinture.






- Tu dis que les Healing Paintings sont des entités signifiantes qui ne sont pas tiennes.
Oui. J’aime qu’elles ne soient pas miennes. Elles gardent une appartenance à leurs premiers peintres. C’est un ensemble circonscrit et différent de ma pratique courante. Cela participe à ce processus de déconstruction, de désidentification du statut d’artiste.
Je les aime d’autant plus que j’en ai la responsabilité. Elles me sont précieuses. Je serais comme une guérisseuse qui a comme patients des cas vraiment désespérés.
- La peinture s’étend parfois aux cadres. Figuration de l’expansion de conscience par l’expansion de la peinture ?
Complètement ! Les états modifiés de conscience m’intéressent beaucoup.
J’essaie d’approcher et d’expérimenter une sorte de conscience universelle a travers tout ce que je fais (yoga, jardinage, bénévolat, etc.). Peindre c’est, pour moi, déjà se rendre disponible à cela, être présent, se mettre au service d’autres choses que de soi-même.
- Il y a une dimension dionysiaque dans la puissance de expressions naturelles et surnaturelles que tu représentes. Est-ce comme cela que tu vois le monde, et les mondes inventés, en termes d’abondance, d’incandescence ?
Mon travail s’inspire autant de lectures d’enfance comme de Perlette goutte d’eau dans les albums du Père Castor que de visions et lectures d’adultes. Chez Pierre Teilhard de Chardin, et dans les Upanishad bien sûr, j’ai trouvé des descriptions de pressentiments et de visions que j’avais, mêlant stupéfaction et émerveillement. L’abondance, le grouillement, la multiplication de la matière, je les ai aussi vécus enfant lors de fièvres très élevées. Dans ces délires, j’ai vu et ressenti les divisons cellulaires : globules, bactéries, etc. C’était terrifiant et merveilleux.



