Le temps des vacances ne ressemble pas au reste du temps. C’est une pause dans le train-train quotidien, une rupture plus ou moins nette avec la vie de tous les jours. En règle générale, les vacances sont synonymes de détente, de lâcher prise. On se fait plaisir, on s’écoute. Parfois, on change d’environnement, on se transporte dans un milieu inconnu. Alors, les conditions sont réunies pour être plus en éveil à soi, aux autres, à ce qui nous entoure, et pour se laisser aller à des rêveries qui deviennent tangibles.
#À la source
Aimons-nous vivants
par Leslie Veisse
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C’est un mois d’août dans le département le moins peuplé de France, la Lozère. J’avance au milieu des pins sylvestres, immergée au coeur du parc des Cévennes. J’ai pour seule coquille la forêt. Je longe le ruisseau de l’homme mort, tel qu’il est mentionné sur la carte IGN, et dont le vaste lit est démesuré par rapport au filet d’eau qui coule en cette période estivale. Je décide de m’arrêter au bord de l’eau et je déplie une natte au sol, préparant un bivouac confortable. Je me rafraîchis le visage à l’eau douce passant aussi dans le cou, sur les bras et les aisselles. Je profite d’être dans un état d’esprit libre et disponible pour observer le courant, le bruit de son écoulement et de la végétation autour. Soudainement je suis surprise par une forme mouvante dans le ruisseau. Une grenouille, puis deux, puis quatre, se déplacent furtivement et collent leurs ventouses à un rocher, leur position verticale semblable à celle d’une personne en train d’escalader un mur. Je les regarde attentivement et approche ma main pour les amadouer. Rien n’y fait. L’eau à peine remuée, elles vont aussitôt poser leurs pelotes ailleurs. Je me demande si elles sont une famille, les parents avec leurs deux enfants, mais elles ont toutes une taille juvénile et doivent certainement avoir le même âge. Une bande de copines peut-être. La propension que j’ai à vouloir les toucher me fait penser instinctivement à Ulysse. Non pas le héros de la guerre de Troie qui affronte mille et une épreuves pour rejoindre sa dulcinée. Non, c’est vers l’Ulysse de Vinciane Despret que cette tentative de rencontre me projette : sorte de héros post-moderne, «symenfant napolitain», il a la capacité de communiquer avec les Octopus dont les bras ventousés l’embarquent pour le guider dans les eaux de la Méditerranée. Conté dans Autobiographie d’un poulpe[^1.Vinciane Despret, Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, Actes Sud, collection Mondes Sauvages, 2021.], cet Ulysse-là vit en lien étroit avec son environnement. Depuis son plus jeune âge, il s’exerce à «goûter les choses avec ses doigts[^2.Ibid.]». Il ne parle pas la langue de son pays, l’italien, mais le langage sym. Dans la symlangue, le sujet n’a pas les pleins pouvoirs, le « je » est absent. Traversé par une multitude de désirs, il est passeur de volontés qui se font jour à lui. Ainsi, l’enfant sym ne dit jamais «j’attrape la grenouille» mais «mes mains tendent à attraper la grenouille» ou «la grenouille se laisse attraper». La scène que je vis me donne ainsi l’opportunité d’un mimétisme, m’encourage à éprouver, par analogie avec le caractère principal d’un roman, la sensation d’être en dialogue avec la nature et les êtres qui la composent, à une échelle certes infime mais pour le moins troublante. Cette idée n’est pas dépourvue de vraisemblance. La nature, de «natura» qui signifie naissance en latin, ne se restreint pas à ce qui est extérieur à l’homme. Au contraire, elle regroupe l’ensemble des entités dotées de la vie, si bien que l’humain en est indissociable. L’humain est nature par pure et simple équivalence avec le vivant non-humain. Si le fait d’être en vie nous lie à l’ensemble du vivant, alors nous sommes indéniablement liés aux animaux, aux plantes, aux rivières, à la Terre et au cosmos, et nous pouvons, à l’instar de la communauté des Ulysse, créer des relations privilégiées avec des espèces non-humaines.
#En quête d’osmose






Notre relation symbiotique au monde est objet de fascination depuis que la Terre est Terre. Empédocle, au Ve siècle avant notre ère, soulignait déjà l’interconnexion des espèces jusqu’à se confondre entre elles : « Car je fus, pendant un temps, garçon et fille, arbre et oiseau, et poisson perdu dans la mer[^3.Empédocle, De la nature, fragment 117.] », écrit-il. En d’autres termes, Bruno Latour, à la fin du XXe siècle de notre ère, exprime la même chose lorsqu’il écrit : « Que serait un homme sans éléphant, sans plante, sans lion, sans céréale, sans océan, sans ozone et sans plancton, un homme seul, beaucoup plus seul encore que Robinson sur son île ? Moins qu’un homme. Certainement pas un homme[^4.Bruno Latour, « Moderniser ou écologiser ? À la recherche de la Septième Cité », Écologie & Politique n°13, 1995]. » Si cette interdépendance positive semble évidente, comment la mettre en pratique à l’heure où nous vivons de plus en plus hors-sol ? En 2001, les artistes Abraham Poincheval et Laurent Tixador initient un travail de recherche appliquée afin de tester cette proximité avec l’environnement naturel. Ils décident alors de vivre ensemble en autarcie pendant huit jours sur une des îles du Frioul, au large de Marseille, avec pour unique bagage une caméra et de quoi écrire. La captation vidéo Total Symbiose restitue leur expérience et nous donne à voir leur inadaptation criante à la vie en pleine nature. N’ayant pas les savoir-faire requis pour être autosuffisants dans cette réserve naturelle, ils sont contraints de se nourrir de figues de Barbarie et de moules. Les outils de chasse et de pêche qu’ils fabriquent sont inopérants, leurs capacités de survie sont mises à l’épreuve. Leur cohabitation avec les colonies de rats qui envahissent l’île est difficile. Malgré tout, une forme de poétique naît du décalage entre leur projet et sa finalité. Une volonté d’amoindrir l’éloignement au passé, de réapprendre des techniques anciennes, se fait sentir dans leur volonté de ne pas lâcher. Plus tard, cela les mène à poursuivre leur recherche et à penser des architectures transitoires, frugales et réversibles, dont le modus operandi immergé annule la notion même d’atelier, ou plutôt opère un passage du laboratoire hors-sol au biotope même de la Terre. La construction de ces habitats implique la formation d’une équipe occupée à subvenir à un besoin vital, à l’aide de ressources disponibles sur site. L’oeuvre collective devient génératrice de liens nouveaux à l’espace mais aussi de liens d’entraide, de partage et de transmission entre les personnes.
#Nouvelles recrues Artistes, philosophes, anthropologues… les penseurs soulignent dans leurs oeuvres une étendue méconnue de notre rapport au vivant, si bien qu’il leur faut recourir à des formes artistiques et littéraires pour aborder ces mystères et pallier la méconnaissance humaine vis-à-vis de l’intelligence nonhumaine. Ils redéploient notre relation au monde et nous racontent des utopies réalisables, par le prisme d’un entredeux, à mi-chemin entre sciences dures et parasciences. Alors, le feu de la connaissance amoindri au fil du temps par l’amnésie collective frappant nos civilisations se rallume, et des clés de compréhension nous sont données par celles et ceux qui observent notre monde d’un oeil nouveau et le restituent. Il ne s’agit pas uniquement de spécialistes. À toutes les échelles, hommes et femmes s’occupent à raviver les braises du vivant, à force de patience, de courage et d’instinct. C’est ainsi que de nouvelles formes d’étude apparaissent : la géolinguistique qui étudie les langues de communautés vivantes; la thérolinguistique qui est l’étude des formes littéraires chez les animaux et les plantes; la théroarchitecure soit l’architecture du sauvage… Autant de biais exploratoires créés pour se réapproprier des savoirs millénaires, les faire nôtres. Surpasser la binarité nature/ culture[^5.À ce propos, voir l’enquête menée par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, Gallimard, collection Bibliothèque des Sciences humaines.], déborder des frontières érigées par l’homme requiert d’être ému au sens de « moved », là où l’émotion nous permet littéralement de bouger et faire un pas de côté, de changer de perspective, de vaquer à de nouvelles considérations. Une sorte d’état de vacances permanent. Là où l’écologisme a perdu tout son sens, ces fenêtres interstitielles permettent la création de nouveaux récits. Ce sont des terrains de jeu émergents, des invitations à nous réinventer qu’il nous reste à saisir.



