#La ferveur
Pour 600 briques
par Jon Monnard
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Aurél a commencé petit à monter des façades de maisons, puis à bâtir des villes. Il adorait l’ouragan qui détruisait tout (s/o SimCity 2000). Il reconstruit ensuite, différemment, et découvre chaque fois des possibilités infinies. Recycler et construire, voilà pour lui la beauté de créer des sculptures en briques.
Il les utilise plus tard pour concevoir des maquettes et des concepts de mobilier. Les temples (son obsession) et les totems, ça commence à New York. Il s’approvisionne dans un magasin de Lego en face du travail. Puis vient la Grèce. Il monte des portes et des portails spirituels. Aurél voyage énormément. Cette universalité, on la retrouve dans ses oeuvres; les autres le lui disent. « Ils y voient différents pays. » #Le langage






Il se retire en ermite dans sa maison de campagne. Là-bas, il bâtit un monde impressionnant de grands panneaux tout en arcs. Ça ne lui va pas. Il les agrandit, les élargit. Il voit naître un triptyque. Les portes racontent des histoires différentes. Les imaginaires parlent de sanctuaires japonais, de temples bouddhistes, de cathédrales, de vaisseaux extraterrestres. Il faut savoir que toutes les briques sont blanches. Aurél me corrige. Il existe des versions en couleur (on verra chez lui, après l’interview tartare et eau pétillante) et certaines qu’il a dorées à la feuille d’or. Ce qu’il trouve beau dans le blanc, c’est un défaut qui, pour lui, est une qualité : il jaunit avec le temps, prend une couleur ivoire. Certains les passeraient même à la machine à laver.
Loin de vouloir labéliser son travail, je lui demande comment il se définirait. Écrivain, répond-il. Ou transcripteur, voire copiste. Les moines recopiaient. Jamais ils ne réalisaient le travail initial. Aurél se voit comme le marteau qui va frapper le métal pour créer quelque chose. Il a besoin de toucher et, parfois, il en a vraiment mal aux mains. Ces créations, c’est l’invention d’une langue, d’un dialecte. Chaque pièce choisie constitue une narration. Aucune des pièces fabriquées n’est pareille. Chacune d’entre elles est constituée de chapitres, les mêmes personnages reviennent, le même mood se répète. Elles sont uniques.
#L’espace
Aurél me parle avec beaucoup de joie de l’appartement à Cannes, un repère qui deviendra son salon-atelier. Les lieux seront bien assez grands pour disposer ses coffres, ce sera idéal aussi pour tester de nouvelles techniques. Il veut essayer la peinture en spray, l’époxy sur ses sculptures. Il décrit les grandes baies vitrées qui s’ouvrent intégralement sur l’extérieur. Des portes-accordéons. Elles donnent l’impression d’être dehors. Ce sera « son univers, sa grotte ». Sa vie, c’est la nature. Il est parti visiter la France en van avec son chien Khufu et des caisses de Lego. Son bonheur, c’est d’être en pyjama au milieu des bois. Il l’a été, avec des poules et des moutons, et buvait son café chez Mauricette, sa voisine de 80 ans.
« Tout est fait pour que les gens soient au même endroit et qu’ils gardent leur routine », ajoute-t-il. La sonnerie de Mission impossible nous ramène sur terre. Aurél regarde dans le ciel, vers le centre de la ville. Dans ce nouvel appart’, il sent déjà les bonnes énergies et les vibrations. Cannes, ça lui plaît. Il voulait une ville sophistiquée. Il a l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Il comprend les codes. Il se souvient des clients de sa vie passée. « Il me faut un endroit où je me sens rassuré. » Le café terminé, on reprend la voiture vers les hauteurs.
#L’univers
Khufu, lévrier du pharaon, nous accueille. Nous allons vers les tables aménagées de « ramequins ». Les boîtes contiennent des pièces classées en catégories (les plates, les bricks, les briques modifiées, les accessoires…). Lego possède plus de 6 000 références. Aurél trouve les identifiants des pièces puis les commande, entre autres, sur Bricklink. Il tient un fichier Excel. Aurél travaille avec 600 pièces. Même si les possibilités semblent énormes, elles ont aussi leur limite technique. Aucune n’est fabriquée par lui-même ni modifiée. Le fameux triptyque repose contre le mur derrière lui. Je demande à Aurél comment cette magie sort de ses mains. Il part sans idée en tête, sans dessin. Un dessin avec des mesures précises lui prendrait trois fois plus de temps. Tout est parfaitement organisé. Il s’assied avec tous les ramequins disposés sur la table et construit à l’instinct, au feeling, dans une certaine logique mystique. Un carrousel à plusieurs étages se met en marche dans sa tête : toutes les pièces apparaissent. Les yeux fermés, il sait où les trouver. Il doit toutes les connaître ainsi que leurs configurations. Impossible de perdre du temps. De nombreux essais, pas de magie, pas de secret. Il faut travailler. « Les gens pensent que ça tombe du ciel. Non. Il faut se tordre le bras soi-même. » Pour Aurél, il n’y a pas de plan. C’est une dévotion. Absorbé, il oublie tout. Un immeuble pourrait s’écrouler qu’il ne remarquerait rien. Ne rien construire, ne rien créer, ça lui manque. Il angoisse. Son travail représente la réflexion de son anxiété, « Angst », comme il l’appelle, une anxiété métaphysique, existentielle. Les demandes et attentes extérieures, l’argent aussi, ça le paralyse. Le pire, c’est quand il termine une pièce. C’est une page blanche. Alors il reste à table, sort quelques pièces basiques et attend l’électrochoc. Aurél parle de son travail comme une fusion, une obsession, une extension de lui. Il les compare à l’amour : ça ne s’explique pas. Son travail, ce sont les émotions. Et moi j’ai trouvé beau sa vulnérabilité pleine de puissance et d’honnêteté. Sans détour, il avoue être dévoué à sa création. Parfois, il lui arrive de ne rien faire puis de travailler 14 heures par jour, sur sa chaise, pendant des semaines, avec un mal de dos fou. Très intrigué par ce dévouement, ce foisonnement d’idées, cette précision dans ses sculptures en Lego, j’ai osé la question de son inspiration. Il a écarté les gens, les images, les dessins. Il a répondu : rien, l’inspiration du néant, des angoisses, « Angst », tout se rejoint. « Tout ce que tu vois là, ce ne sont que des ébauches et des prototypes. Rien n’est fini. » #Maintenant Le temps a permis à Aurél de savoir ce qu’il voulait faire et ce qu’il ne voulait pas faire. Son inspiration ne va pas s’écrouler. Il craignait que ça ne devienne répétitif, mais aujourd’hui il sait que son travail évolue et évoluera encore. Il le représentera différemment. Il a déjà exploré les totems, les panneaux, les cadres. Il garde la même signification, mais l’exprime d’une autre façon. Sa technique et toute la complexité de la création d’une pièce seront sans cesse renouvelées. Il a trouvé son médium maintenant. L’utilisation des briques répondait à cette façon de travailler, totalement intuitive.
Et alors les Duplo ? Il y a déjà pensé. Il les trouve plus pop, plus drôles, plus fantastiques.
Je regarde autour de moi. Je comprends les paquets de Ricola, l’alignement des services, du poivre et du sel sur la table, son expertise en tableaux Excel. Et pourquoi Aurél est aussi touchant



