J’ai déménagé de très nombreuses fois, habité une vingtaine de lieux différents, emmenant à chaque fois un nombre incalculable de cartons, n’arrivant jamais à me délester de quoique ce soit, n’y pensant même pas à vrai dire, car je ne sais pas trier pour jeter. J’aime conserver le moindre petit bouton, caillou, post-it, tout objet prenant une importance émotionnelle bizarre, que j’accepte et à laquelle je tiens, je crois. Alors j’accumule. Des collections d’objets obsolètes que je range, bien alignées le long des étagères de la bibliothèque ou méticuleusement conservées dans des boîtes et vieilles valises.
La première visite de « la maison de Gabriella » est d’une évidence folle pour moi. Plutôt que d’une maison, il s’agit d’un ensemble de bâtisses, construites entre deux rues autour d’un jardin de curé, avec un ancien magasin d’antiquités, deux arrière-boutiques et un grenier, puis, longeant le jardin, deux granges en galets de rivière, et enfin, au fond, l’habitation, ancienne maison d’hôtes pour pèlerins. Gabriella, décédée deux ans auparavant, devait être aussi une « collectionneuse de peu », car il y en a partout. L’intégralité des pièces sont pleines, au-delà de l’utile et de l’ordinaire ou d’une décoration trop chargée. Je me reconnais en elle, dans sa conservation des petites choses du quotidien, des dessins d’enfants ratés aux cartes postales jamais écrites ni envoyées, des mèches de cheveux coupées, scotchées entre elles et datées, aux chutes de tissus d’anciens rideaux.
État des lieux Dans l’ancien magasin, accessible par une vitrine, il faut franchir le dédale sinueux de meubles, colonnes et objets de toutes sortes pour arriver jusqu’au poste de travail de Gabriella. Un rouge à lèvres usé et un miroir de poche posés là laissent entrevoir une dame coquette qui devait certainement se « refaire une beauté » à chaque tintement de la cloche d’entrée. J’apprendrai plus tard que cette arrière-boutique fut aussi son lieu de production de tableaux de contrefaçon, peintures de calendrier qu’elle découpait, vieillissait, craquelait par endroits, encadrait et revendait à prix fort; ses registres de ventes, trouvés sur une étagère humide, montrant les sommes générées.
Le grenier contient des cartons sous scellés ainsi qu’une dizaine de sacs-poubelle que je laisse là pour le moment, préférant me concentrer dans un premier temps sur l’aménagement de la maison.
Au fond du jardin, une petite porte en bois vitrée surplombée par un imposant matiasma d’une vingtaine de centimètres dessert une pièce semblable à un jardin d’hiver, où le lierre parcourt les carreaux de verre et où sont entreposées une dizaine de cannes de marche sculptées à côté d’une sorte d’armoire normande contenant de quoi ouvrir une cantine : verres, assiettes, couverts, nappes et serviettes de table.
Vient ensuite une série de trois petits espaces, dont une cuisine et une salle à manger. La table de quelque douze couverts est intégralement dressée d’un service de porcelaine peint de poissons, de verrerie, de carafes, etc. Le temps semble suspendu, comme si cette table attendait des convives jamais venus. Dans un coin, un petit lit en bois à l’édredon proéminent, avec un rocking chair au coussin creusé et un ancien meuble de téléphone jonché de livres, forment un gîte mystérieux.
À l’étage, les lits sont faits, recouverts de boutis volumineux, les armoires pleines de linge de maison sur lequel sont déposés savons d’invité ou bouquets de lavande séchée, et sur les étagères patientent eau de Cologne, petit peigne et épingles à cheveux. J’ai l’impression d’entrer dans une vie entière, fascinée par la quantité d’objets présents, l’aspect suranné du moindre petit élément donnant le sentiment d’être dans un conte. Je suis comme Boucle d’or qui découvre une maison endormie.
Mémoire de forme
par Mylène Scotto
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État d’esprit Pendant plusieurs mois, mes fins de journée consistent à récupérer mes enfants à la sortie de l’école et à filer aux quatre coins de la maison, chacun de nous affairé dans une pièce, entraîné frénétiquement dans une découverte de nouveaux objets : pièces et billets de je ne sais combien de monnaies étrangères, pierres semi-précieuses cachées sous des pierres du jardin, cibles en carton criblées de balle, passeports, guides touristiques des années 1970 à 1990, albums photos… Nous vidons l’ancien dortoir des pèlerins ainsi que la pièce qui devient progressivement ma chambre pour collecter et classer nos trouvailles, entre les objets relevant de l’intime et ceux davantage liés à la maison. Quant à l’ancien magasin, nous revendons ce qui peut l’être aux brocanteurs locaux. Et partout, les mots de Gabriella nous guident, chaque objet étant annoté de sa main, avec une indication de date et de valeur.
Cette phase ressemble à une cohabitation, entre Gabriella, omniprésente dans cette maison si pleine, impossible à vider d’un seul coup, et nous, occupés à choisir nos espaces de vie, à casser quelques murs, à installer nos meubles en les agençant avec ceux de Gabriella. Je sors toute ma paperasse administrative des cartons et la range à côté de la sienne, reprends son bureau et sa petite chaise à l’assise de velours râpé. Je garde la bonnetière de la salle de bain, lave les linges anciens et les complète de mes propres affaires de toilette. Notre table mélange des assiettes que j’ai fabriquées et ses porcelaines. J’ai enfin la grande bibliothèque dont je rêvais, déballe ce qui constituait la plus grande quantité de cartons de mon déménagement et aligne mes livres à côté des siens.
Nous vivons étrangement mais très naturellement ensemble, Gabriella et nous. Sa maison devenue la nôtre, ce « nôtre » continuant de l’intégrer, elle. Et encore aujourd’hui, alors que je l’ai revendue, elle reste, dans mes discussions, « la maison de Gabriella ».
Cela étant, je ne crois pas aux âmes, aux maisons habitées d’une présence, aux bruits bizarres et inappropriés, à toutes sortes de mysticismes. Cette maison a été la sienne, bien avant d'être la nôtre, et nous avons simplement hérité de ses affaires. Ma conception, concrète et très factuelle, est certes à forte teneur affective mais totalement dépourvue de spiritualité. C’est une maison dans laquelle nous sommes bien, remplie d’une vie accumulée. Nous nous estimons chanceux.
État civil Les voisins, quand nous échangeons quelques mots, parlent de Gabriella comme d’une vieille folle, avec ses chiens et son camping-car avec lequel elle courait les foires et salons d’antiquaires d’Aquitaine. Sa maison est vue comme un capharnaüm en ruine, inhabitable et insalubre. Pourtant des documents nous prouvent le contraire : le livre d’or de pèlerins ainsi que le registre de facturation des nuits, différente suivant que l’on dorme au dortoir, dans la chambre « premium », devenue la partie réservée à mes enfants, ou la chambre « standard », que je me suis attribuée. Je comprends alors la présence de ce petit lit d’appoint proche de la table dressée, ce business de vieille dame maline qui préférait louer l’intégralité de sa maison et dormir dans un coin. Le livre d’or, quant à lui, dépeint une personne vive et une hôtesse exemplaire, certains pèlerins revenant même d’année en année : une Inuit et une Écossaise, notamment, y apprécient les petits déjeuners à l’anglaise, entourées de livres, et le jardin à l’abri des regards.
À la fin des travaux, je décide de me replonger dans la somme de documents encore non parcourus et c’est à partir de leur déchiffrage, de leur classement chronologique que je tombe dans l’incompréhension la plus totale quant à l’identité de cette femme. Plus les courriers, documents administratifs et photographies s’accumulent, moins je saisis qui elle est. L’image de la vieille dame fantasque ou de l’hôte charmante s’effrite.
Gabriella est née à Durban, en Afrique du Sud. Anglo-indienne, anglophone, elle réside en France depuis les années 1990. Selon l’acte d’achat de la maison, elle a cinq enfants, tous nés en Angleterre, entre 1957 et 1961 : quatre garçons et une fille. Le fils aîné, Nikolas, qualifié de marginal par l’agence immobilière, vit avec sa femme dans le camping du village voisin, qu’il quitte pour rejoindre l’Espagne au moment de la vente. Les autres enfants sont au Royaume-Uni et en Norvège. Personne n’a voulu récupérer quoique ce soit de la maison, ni s’occuper de la vente. On me rapportera un peu plus tard que son fils aîné serait venu la voir peu de temps avant sa mort et qu’ils auraient eu une violente dispute : elle sera retrouvée morte deux jours plus tard, victime d’une crise cardiaque, tandis qu’il fuyait en Espagne en camping-car. Une coupure de journal me donnera quelques renseignements complémentaires, à savoir que Gabriella est décédée le 27 décembre 2013 à l’âge de 75 ans, que son fils est mis en examen pour non-assistance à personne en danger et escroquerie. Elle est donc née en 1938.
Des albums photos de toutes époques, prises dans plusieurs pays d’Afrique pendant des périodes de guerre, montrent Gabriella toute jeune adulte, en maillot de bain deux pièces, sur une plage du Maroc, aux bras d’hommes plus âgés – un médecin, un colonel –, sur le toit d’un riad en bottes d’officier et maillot, en robe de soirée dans des poses très langoureuses en Égypte, assise, fusil à la main sur des animaux morts, en tenue d’infirmière de la Croix-Rouge posant aux côtés d’autres jeunes filles portant la même blouse… Sa correspondance avec sa sœur lors du décès de leur père, ses passeports mentionnent d’autres prénoms, aucun enfant, et des dates de naissance ubuesques, indiquant que Gabriella Doreen Dorothy serait née le 20 février 1906, alors que son père est né en 1910 en Inde et sa mère en 1899 en Écosse. Aucun des documents ne coïncide.





État d’alerte Je décide alors d’élargir les recherches, d’ouvrir les cartons scellés laissés de côté et de remettre tout à plat.
Dans le grenier non éclairé, je coupe les liens de plastique avec une pince, fais sauter les scellés sur chacun des quatre cartons et m’assieds à même le sol, entourée de cette somme de papiers jusqu’à ce que la nuit me chasse. Près de quatre heures s’écoulent pendant lesquelles je parcours, effarée, tout le pan d’une vie.
La complexité de l’identité et, sans doute, de la vie de Gabriella n’est pas au cœur de mes dernières découvertes, qui se focalisent sur une partie de celle de son fils aîné. Vingt années des plus particulières, qui débutent par un dossier intitulé Criminal cases review commission où Nikolas est jugé coupable d’une exécution dans une forêt au sud de Londres, exécution après laquelle il s’enfuit avec son frère cadet et l’arme du crime, avant d’être arrêté au large des îles Anglo-Normandes. Jugé le 8 mai 1980 en même temps que son frère, il encourt un emprisonnement à vie. Dans le document, Nikolas clame son innocence, délivre son emploi du temps, emplacement et temps de déplacement à l’appui et, en parallèle, évoque la culpabilité de son frère. S’ensuivent vingt ans de réclusion durant lesquels il change quatre fois de prison et de quartiers, expliquant dans des échanges de courriers avec un ami (seul et unique correspondant) que certains sont terribles et inhumains.
Alors que Gabriella, dans le Sud-Ouest de la France, se bat contre sa sœur pour récupérer une part d’héritage, son fils purge une peine pour un crime atroce qu’il dit ne pas avoir commis.
Le contenu des derniers cartons renforce davantage le sentiment d’étrangeté que donne cette famille. Il y est notamment question d’un tapuscrit écrit par le fils au début des années 1990, intitulé The Knowledge, sur l’importance et la richesse que représentent les data informatiques, de ses demandes d’autorisation d’accéder aux systèmes GSM de l’université de Cambridge pour créer un système de géolocalisation des différents lieux de vie en partant de simples questions posées à son ordinateur, de lettres envoyées à IBM sur le piratage informatique des compagnies commerciales… Depuis sa prison, Nikolas commence des recherches pour lesquelles il obtient des permissions de sortie, l’accès à une formation, et reçoit des réponses à ses courriers provenant de grands groupes. Il devient même, en 1997, comme l’indiquent le contrat et le résumé d’une AG, actionnaire à 25 % d’une entreprise œuvrant dans le domaine de l’intelligence numérique… État des choses Ma fascination amusée et mon inventaire des débuts, minutieux et aussi respectueux que pour le plus touchant des héritages, s’étaient mués en une peine et une empathie, je crois, pour ce fils si étrange et maudit, et en un sentiment mêlant tendresse et incompréhension pour Gabriella. J’étais entrée dans sa maison, l’avais faite mienne, conservé tout ce que j’avais pu, alors je m’octroyais non plus le besoin de la comprendre mais le droit de la juger, cette énigme aux allures de Mata Hari, ses identités et dates de naissance multiples, la dégradation des liens familiaux, puis l’explosion de cette famille et l’isolement définitif de Nikolas.
Je rangeai alors ces papiers dans plusieurs boîtes et continuai à vivre dans sa maison, donnant à tous mes proches un objet lui ayant appartenu, ici une soupière, là un fauteuil ou une lampe.
Quant à moi, mes outils de travail s’unissent aux siens, mon équipe utilise sans le savoir ses tournevis et autres marteaux, la cuisine de ma manufacture et les bureaux comprennent ses chaises, meubles de rangement d’appoint. Et, pour mes pièces d’art, c’est avec son matériel de faussaire de dernière heure, ses dorures patinées, pinceaux élimés que je crée encore aujourd’hui des œuvres textiles, m’inspirant de ses dessins griffonnés dans ses cahiers de cours de psychologie, brodant au fil rouge les visuels de bons-cadeaux d’un casino de Las Vegas qui me suivent partout. Je porte de temps en temps ses foulards, jupes et vestes sur lesquelles elle avait cousu je ne sais combien de blasons, et l’appartement dans lequel je vis désormais comporte énormément de choses à elle : du petit miroir de poche à des vases, en passant par ses guides de voyage et sa vaisselle.
Des vies mêlées.