- Olivier, tu as récemment exposé des Peintures et sculptures périmées. Comment as-tu initié cet ensemble ?
Manie tout
par Profane
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J’ai souvent cette réflexion que le surf nous apprend à faire avec ce que l’on a. Deux éléments, la mer et le vent, vont produire des vagues. Quand il n’y en a pas, on ne surfe pas; quand il y en a, il faut s’adapter et arriver à les prendre. C’est un principe que j’applique à mon travail. Si j’ai une exposition, je produis; si je n’en ai pas, je ne produis pas. C’est à ce moment-là que je regarde ce qui est à ma disposition et ce que je peux en faire. Ainsi, les Peintures et sculptures périmées est un travail qui s’est mis en place à la suite d’une invitation à exposer.
J’ai acheté récemment une vieille maison dans laquelle il restait du mobilier et des objets. Il y avait des cadres – avec des peintures et des affiches – que j’ai utilisés pour cette série. En faisant des travaux dans la maison – et en fréquentant quelques artisans et fournisseurs de BTP –, j’ai récolté des matériaux qu’ils n’utilisaient pas ou plus, ou qu’ils ne pouvaient plus vendre, car leurs dates de péremption étaient dépassées et la chimie du produit n’était plus garantie.
C’est dans un second temps que je me suis posé la question de ce qui irait dans ces cadres. Mon idée première était de faire des peintures, puisque la peinture n’avait pas encore trouvé pleinement sa place dans ma pratique. J’aime énormément la peinture. C’est une manière simple de représenter le monde. Je vis et travaille toujours à l’endroit où j’ai grandi, et j’ai pu y observer un changement environnemental et sociétal. C’est alors naturellement la représentation du vivant, des choses fragiles, que j’ai questionnée avec cette série.
- Tu as utilisé des matériaux peu courants dans la pratique de la peinture : des cartouches de silicone, des bombes de mousse expansive, avec de vieux tubes de peinture acrylique.






La peinture est appliquée directement sur le moule en silicone, ce qui a permis d’expérimenter des manières de peindre singulières qui résultent de la surface particulièrement glissante du silicone. Le choix des couleurs s’est fait en fonction des restes de tubes acryliques que j’avais à ma disposition. Réaliser ces peintures a été comme peindre sur du verre : le premier coup de pinceau sera au premier plan. Tout est inversé : ce qui est à gauche se trouvera finalement à droite. Mentalement, il faut imaginer l’image aboutie à l’envers. Lorsque la peinture est terminée, j’utilise une bombe de mousse expansive périmée pour remplir la forme du moule. Une fois sèche, je retire la mousse qui laisse la peinture imprimée dessus, comme pour un monotype.
Je devais trouver des sujets possibles à exécuter au vu de la complexité de la technique de fabrication, et les thèmes des fleurs, des fruits, des détails de corps sont venus très simplement. La fleur est un sujet intéressant à représenter. En quelques coups de pinceaux, il est possible de montrer sa légèreté, sa sensibilité. Depuis quelques années, j’observe et expérimente beaucoup au jardin. C’est très important pour moi, c’est simplement très beau, très poétique.
- Qu’en est-il des trois séries de sculptures ?
C’est le même principe que pour les peintures. Elles sont en scellement chimique. L’idée était d’utiliser l’intégralité des matériaux que j’avais récupérés. Le scellement chimique est une résine qui ressemble un peu à du ciment – qui n’est pas très approprié pour faire de la peinture. J’ai moulé des objets qui étaient dans cette maison : des vases poissons et un vase Vallauris caniche. J’ai aussi modelé des oiseaux avec de la wax – cette paraffine que l’on met sur les planches de surf pour éviter de glisser – car, quand je vais surfer, je m’amuse à réaliser des petits animaux, des petits bonhommes, des petites choses avec ce qu’il me reste de cire. Ces sculptures en sont la continuité.
- Revenons aux peintures et à leurs cadres. Le cadre est un objet qui délimite, qui orne, qui souligne que ce qui est vu est une oeuvre d’art. Il agit de la même manière qu’un podium. Débuter avec des cadres, c’est presque commencer par un geste de sculpteur. On pourrait voir ces objets d’art comme des bas-reliefs plus que comme des peintures encadrées.
J’avais une dizaine de cadres à ma disposition – je ne les ai pas choisis. Le fait d’en faire des moulages m’a permis de les réutiliser. Une fois que les cadres ont été moulés sans les endommager, j’en ai donné à mon entourage et à Emmaüs, pour qu’ils vivent une seconde vie. Je n’ai pas utilisé de contre-moule volontairement, pour ne pas avoir un matériau supplémentaire. Je voulais me limiter au maximum. Et comme chacune des mousses a sa densité, elles ne se forment pas de la même manière. Ce qui leur donne une apparence molle, non rectiligne et chaque fois différente malgré un moule identique.
- Certains de tes sujets proviennent, entre autres, de détails de peintures célèbres.
J’ai voulu inscrire mon travail dans une filiation à la peinture classique où les fleurs et les insectes étaient souvent utilisés pour évoquer le memento mori, par des détails, animaux ou végétaux, petits, simples, se voulant comme une finitude de la vie. Avec les Peintures périmées, j’ai représenté le vivant : ces choses primordiales, sensibles et belles qui sont détruites petit à petit par les matériaux utilisés pour leur réalisation.
J’ai utilisé plusieurs types d’images source, comme, en effet, des détails de peintures connues – de Vincent van Gogh ou d’Otto Dix – ou des images issues de ma vie quotidienne. Par exemple, la nature morte verte est issue d’une photographie faite lors d’un retour de marché, et les mains tenant des citrons sont celles de mon épouse. Certains pieds ou mains sont ceux de mon entourage. Ensuite, j’ajoute des éléments à ces compositions. Il y a aussi des images glanées dans des magazines, des livres, qui évoquent certaines références à des peintures anciennes. Je trouve que toutes ces images fonctionnent ensemble dans mon envie de montrer la finitude.
- Ici, la finitude des matériaux est-elle la finitude de ce chantier, ou est-ce un chantier ouvert ?
C’est un chantier clos pour l’instant, car je n’ai pas une démarche d’atelier pour continuer une série jour après jour. Le nombre de peintures est limité par ce que j’ai à ma disposition. Il est évidemment possible de glaner à nouveau un jour des matériaux – et il est, hélas, assez aisé d’en trouver – et ainsi rouvrir ce chantier. Je ne veux simplement pas surproduire. Quand on est artiste, on produit, donc on ajoute quelque chose au monde. J’aime l’idée de produire dans un interstice, avec ce qui se trouve autour de moi. La transition écologique est en marche, mais prend du temps. En attendant, à mon échelle, je pense pertinent de me glisser dans cet interstice, et d’utiliser plutôt ces matériaux qui aujourd’hui n’ont pas d’autre finalité que de terminer incinérés.



