Le faux du vrai

Le faux du vrai

par Florence Andoka

Elles n’ont ni bouche ni regard, leur visage est constellé de trous noirs qui disent l’absence d’un volume, d’un organe, leur peau est lacérée de mille coups lumineux. Ce serait l’album imaginaire d’un rêveur traversé de remords. Ces images, ces couches alpha, ces calques, comme on les appelle parfois, ne sont pas destinés à être vus, ce sont les couches inférieures et écorchées, en deçà des photographies glamour de la mode et de la publicité. Ce sont ainsi les images d’un art, celui de la retouche, où chaque fragment de lumière, s’il fait ressembler ces figures aux personnages désolés de Kokoschka ou de Kollwitz, renvoie en réalité à un geste correcteur sur une image en devenir.

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Sans doute les images singulières de cet album sont-elles à rapprocher des radiographies, des négatifs et autres images spectrales erratiques et obscures où la forme frissonne dans l’inversion de la lumière et de la nuit. Un faux clair-obscur, un envers du décor comme du monde. Une radiographie montre l’os au-delà de la viande, révèle l’invisible squelette sous la chair vivante, les calques aussi sont des images de travail, non celles qui parfois permettent de déceler la maladie à l’œuvre, mais plutôt le travail de la retouche qui a participé à la construction de l’image que l’on connaît, la photographie de mode, celle d’une femme aux joues lisses appliquant sur ses lèvres la crème rouge qui suscitera le désir du regardeur, celui d’avoir l’objet, d’être cette femme aux lèvres replètes et colorées. Au désir préside donc un travail, voici que toute image est construite, qu’elle n’est en rien un « ça a été », celui de Barthes et de Bazin, qu’elle est ce temps suspendu qui n’a jamais vraiment existé du moins pas comme cela, pas dans cette beauté là, de couleurs chaudes, de noirs et blancs, de lumières glacées ou miroitantes.

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Les couches alpha disent le travail de l’image, l’habileté de celui qui retouche la prise de vue pour la rendre divinement attirante. La beauté serait alors un travail, dont les étapes sont aussi des images d’une beauté toute autre, subversive, contrevenant à la première. Deux beautés donc pour une même image. La première : luxueuse, destinée aux plaisirs par procuration des désirs mimétiques. C’est la beauté apollinienne, régulière et tranquille où le soleil triomphe. Ce sont les déesses contemporaines du capitalisme, avec leurs attributs clinquants à moteurs sonnants et trébuchants. Cette image-là est celle de la publicité, celle de l’argent, de la domination, celle que chacun s’approprie à défaut d’identité sérieuse et singulière. La seconde image, celle que l’on découvre à présent à travers ces calques, est d’une beauté obscure souterraine, empreinte de romantisme noir. Cette image-là ne se montre pas, elle est le revers de la première, la basse continue que l’on devine sans la regarder vraiment, sans mesurer le véritable impact des gestes prodigués.

Si l’on poursuit la référence nietzschéenne c’est le dionysiaque, son débordement qui gît-là à demi caché. Seuls les initiés ont accès, seuls les professionnels savent. Le regardeur profane sent, devine, suppute sans savoir vraiment dans quelle mesure les images qu’il fréquente sont des images retouchées, non pas des images fausses, mais juste des images et donc des images construites. Habituellement, cette deuxième image a aussi la particularité de ne pas exister sans la première, il y a, à la fin des opérations de retouches ce que l’on nomme parfois la fusion des calques, ce passage numérico-cosmique où le travail de polissage, un peu comme le ferait un sculpteur à partir d’un moulage ou d’une glaise, devient effectif. Alors, n’existe plus qu’une seule image, la première, apollinienne, autoritaire, normative et érotique, se nourrissant d’une noirceur assimilée et disparue.

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