1800 m2 d’espace, quatre étages, une terrasse et de l’inspiration — c’est ce qu’offre à ses abonnés le Cent. Dans une ambiance à la fois calme et conviviale, le couturier discute avec l’imprimeur 3D, les peintres se réunissent devant un chevalet, tandis qu’un sculpteur, absorbé par la musique que diffusent ses écouteurs, ne remarque pas mon passage. Au dernier étage, des jeunes filles pianotent sur des ordinateurs, puis regardent par la fenêtre le regard vague, c’est la salle d’écriture. Si le Cent compte environ sept cents abonnés, une centaine seulement travaille en même temps dans ces lieux, et ce en fonction de ses envies. Certains passent la plupart de leur temps ici, d’autres ne viennent que quelques heures par semaine, comme on irait faire une heure de tennis pour se détendre un peu. Au fond, j’imagine que beaucoup d’entre eux pourraient faire la même chose chez eux, quand bien même ils habiteraient dans une petite piaule sous les toits. Mais en voyant passer un peintre, le pas énergique, l’air déterminé, je comprends que venir ici, c’est faire le choix de pratiquer. Le fait de se déplacer rend performative une volonté de créer.
Le Cent
par Pia Duvigneau
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Le Cent a volontairement choisi un fonctionnement plus proche de celui d’une piscine municipale que d’un atelier d’artistes. La présence de l’abonné est payante, et ne doit laisser aucune trace. «C’est une page blanche» me dit Karen Ganilsy, chargée de communication du centre, ancienne résidente et, pour l’occasion, ma guide. Chaque artiste profite d’un espace qui sera absolument le sien, mais uniquement le temps de sa présence. Il n’est pas question d’arranger un espace à soi, ni de stocker en grande quantité son travail. Le temps n’a aucune prise sur ce lieu ou rien ne s’entasse, et seules trônent, sur les tables blanches, des œuvres de la dernière pluie. Sans décor, nue, en pleine réalisation ou fraîchement terminée, l’œuvre est à l’honneur, et non la personnalité.
Ici, on déplore que la pratique de l’art soit devenue l’histoire de concours et de sélections, qui limitent la production et cloisonnent le milieu. Marc Borgers, rédacteur en chef de la revue Soldes et résident du centre, sur un ton très inspiré, me parle de l’importance «du trou de mémoire». Si, au départ, je ne comprends pas immédiatement le rapport entre l’art et la maladie d’Alzheimer, je finis par saisir l’essence de son propos. Oublier, c’est surtout se débarrasser de ce qui fait illusion autour de l’artiste. Le regard neuf, c’est le regard au présent, qui ignore tout et qui ne se laisse pas impressionner. Le trou de mémoire, me dit Marc Borgers, «c’est une possibilité d’ouverture». Tout le monde est accueilli dans ce qui s’apparente à un éternel recommencement.






Ce qui semble manifester toutes les qualités d’une sorte de cité idéale connaît néanmoins une confrontation parfois compliquée avec ceux qui la constituent. Profiter de la page blanche ne pose aucun souci aux abonnés, mais rendre le même service à ceux qui leur succèdent est une autre histoire, me confie Karen. Ils oublient un chevalet, laissent traîner quelques affaires, sans trop y faire attention. Il ne faut rien lâcher, me dit-elle, car ce qui passe au départ pour des interdictions, devient avec du recul, des règles que tous reconnaissent essentielles au bien-être de leur communauté.
L’absence de sélection à l’entrée du Cent n’a pas empêché non plus l’installation d’une hiérarchie. Karen me raconte qu’un des abonnés du premier étage lui a confié qu’il n’osait pas monter au second, car le niveau était trop élevé pour lui. À cela, personne ne peut rien. Il est impossible d’empêcher une personne d’admirer, ou d’être impressionnée par le travail de ceux qui l’entourent, quand bien même cela serait un frein à sa propre production. Idéologiquement, la seule intervention possible est bien celle de l’absence de sélection à la base. Ensuite, il s’agit aussi d’admettre que la nature humaine n’obéit pas aux ordres.
Nulle utopie n’est censée se réaliser tout à fait. Son fonctionnement est avant tout d’orienter une communauté vers un idéal commun. Ainsi, l’atelier du Cent repose la question de l’idéal artistique : dans quel contexte laissons-nous l’art s’exprimer librement ? Il semblerait que la voie du présent soit une réponse intéressante, loin des influences et de la reconnaissance arbitraire. L’art, lorsqu’il n’est plus sélectif, vise quelque chose devenu rare : la spontanéité !



