Aller à la rencontre d’Anne Pesce ressemble déjà à une traversée. En quittant Nice, il faut emprunter une route qui sillonne l’arrière-pays jusqu’à Vence, et c’est à quelques encablures du centre-ville qu’on « monte » enfin dans son appartement, accolé à la montagne calcaire. L’atelier est un lieu exceptionnel : la vue à 360 degrés déroule d’un côté la grande bleue et de l’autre, la montagne qui vient lui répondre au nord. « C’est un centre d’où je mesure mon sentiment et ma distance au monde », annonce-t-elle.
Avant de poser ses valises dans cette vigie sur le monde, Anne a traversé le globe dans son immensité. Pour atteindre les terres australes et antarctiques françaises, elle est montée à bord du navire Marion-Dufresne, a partagé la vie des marins ravitailleurs des bases des îles Crozet ou des Kerguelen. Elle a embarqué à bord du voilier le Kotick à destination du Groenland, où elle dit avoir « vécu » les levers et les couchers de soleil. Elle s’est également immergée pendant plusieurs mois dans les paysages urbains new-yorkais. Pour elle, à cette époque, « faire l’expérience du monde, c’était apprendre à mesurer la distance entre soi et le relief ».
Rouler à l’aube
Il y a une dizaine d’années, elle décide d’enfourcher un vélo pour se rendre au marché, trouve l’exercice intéressant pour adopter un nouveau point de vue, et emprunte un peu par hasard la route qui mène au col de Vence. Exit la vieille bécane, Anne acquiert rapidement un vélo de pro, genre d’engin ultra light et ultra designé qu’elle choisit de couleur dorée. La pratique se ritualise et devient quotidienne : tous les jours, à 7 heures du matin, quel que soit le temps, l’itinéraire est le même, soit environ 40 kilomètres. « Je commence relativement lentement avec un très fort dénivelé puis une descente très rapide. L’amplitude de vitesse est très intéressante : ce que je monte en une heure, je le descends en 20 minutes. ». Faire avec elle le chemin en voiture, jusqu’en haut du col, permet d’imaginer l’effort physique requis pour vaincre la pente…
En partant toute l’année à la même heure, Anne traverse toutes les saisons — comme Poussin et Les Saisons —, connaît tous les horaires du lever de soleil, dans un environnement qui n’est jamais le même. Sa sortie à vélo est une manière d’entrer dans son atelier : « Parce que je suis en pleine conscience, j’apprends mon paysage, je l’absorbe physiquement, je l’intègre en moi. »
Le vélo lui a aussi permis d'atteindre une forme d’apesanteur, clin d’œil à ses rêves d’enfant : « Quand je pars tôt le matin, quand il fait nuit, j’ai l’impression d’être dans une capsule Apollo, avec cette rugosité de l’air de l’hiver en ce moment, et face à un impressionnant lever de soleil. J’aurais tellement voulu être cosmonaute ! ».
En roulant, en filant sur le bitume, son chemin comme sa vision se précisent car « traverser le monde, nous dit-elle, c’est d’abord être attentif à ce que sa trajectoire soit correcte, pour éviter de tomber sur la route, mais c’est aussi tracer sa ligne. » Une ligne, obstinément, comme le marquage au sol ou la gomme d’un pneu, devenu un trait, celui que dessinera sa main.De retour de ses deux heures trente de parcours, ses dessins sur carnets en sont la restitution picturale, la retranscription sensible. « Quand je peins ou je dessine, j’ai besoin de ressentir que mon geste me rappelle ma traversée du paysage, tout ce que j’ai éprouvé ». Un travail plastique qui évoque sans cesse le déplacement et qu’elle mène depuis presque vingt ans, par la réalisation, entre autres œuvres, de 23 carnets créés entre 2000 à 2017. Il y a ceux issus de ses marches solitaires à New York - y faire du vélo s’avérait trop dangereux - et d’autres créations, plus ponctuelles.
« L’agenda 2016 est le seul qui correspond à mes sorties du matin à Vence pendant toute l’année et qui a été réalisé quotidiennement. Tous les autres itinéraires représentés n’ont pas cette obsession, cette ritualisation », précise Anne.
On découvre une partie de ses œuvres à la Galerie de la Marine à Nice, promenade des Anglais, pendant l’accrochage de sa future exposition. S’y côtoient grands formats de peinture et de dessin, carnets et œuvre picturale au sol. De l’infiniment grand vers l’infiniment petit, des paysages parcourus à leur forme condensée dans ses carnets.
Au fil des pages, se dévoile la variété et l’intensité des techniques utilisées : ses collages de bandes adhésives colorées qui évoquent la ligne sur l’asphalte, ses rayures ou bavures, ses déchirures et ses pliages... Stylo bille, gouache et feutre se chargent des couleurs primaires. L’or et l’argent, très présents, l’artiste les voit comme des fulgurances, des éclats de lumière ou des instabilités. On y trouve même des rosaces de spirographe : « Ça tourne et c’est mécanique, j’adore ! Ça crée du mouvement et parfois, ça dérape ! Cela apporte beaucoup d’énergie. »
Dans l’exposition, on évolue entre les dimensions et le public est justement amené à trouver ses marques dans l’espace. « À chacun de trouver sa mesure », nous dit-elle. C’est cette prise de conscience, datant de son voyage en Antarctique, qui continue de marquer de son empreinte sa pratique et qu’elle relate ainsi : sur la minuscule île d’Amsterdam habitée par des scientifiques pour l’année, un géologue découvrant les lieux se fige au bout de quelques minutes de marche. Il lui dit : « Je m’arrête là, car j’ai décidé de faire le tour de l’île en un an. Parce que si j’en fais le tour le premier jour, dans 365 jours, je me tire une balle. » « Ce qui est important, insiste Anne, c’est la façon dont on choisit d’être au monde ». Elle a opté pour la répétition du mouvement et de l’effort, pour la contemplation du site; une forme d’élévation, aussi spirituelle que physique, qui la fait se hisser jusque dans les hauteurs de Vence, où elle pénètre l’air par glissement, où le paysage se recompose au fur et à mesure de son avancée, pour se réinventer au gré de ses créations. Et sur le sol de l’espace d’exposition, le geste soufflé de la bombe, réalisé avec l’énergie du corps, devient le tracé qui dit le défilement de sa route et sa place dans l’espace.
En sortant de la galerie, Anne conclut : « Moi, je fais corps avec le monde ! Plus je le frotte, plus je l’exprime. » Artiste portée par les airs, cycliste guidée par l’art.