De ma mémoire faillible, je pense vous avoir aperçu devant votre maison...
Très cher Gabriel
par Valérie Mazouin
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Est-ce une affabulation ?






Possible... mais j’en mettrais tout de même ma main à couper !
Si je voulais vous le dire, je tenais surtout à vous raconter, cher Gabriel, qu’enfant, j’apercevais de la route un jardin, ce jardin ne ressemblait en rien à celui de mon père. Vos incroyables personnages y étaient plantés par dizaines. L’accumulation aperçue rapidement, je la voyais tel un jeu qui consistait, selon moi, à vous entourer. De l’enfance et de la voiture, une Renault 12 je crois, ces statues de ciment, j’en étais persuadée, avaient été créées pour accompagner vos journées, les égayer. Elles avaient cette grâce d’en atténuer l’ennui. Ma mère, à l’avant du véhicule, me racontait que c’était des sculptures réalisées par une personne originale. Elle entendait par « originale » : singulière, fantaisiste. Rien, dans sa bouche, ne jugeait ou ne critiquait. Je percevais même une admiration. La modulation d’un sourire enveloppait le propos d’un attrait plein de désir.
Elle aurait aimé connaître et comprendre ce que vous fabriquiez.
Pour moi, la question restait entière; selon mes parents ce monde étrange rappelait une certaine poésie rurale.
Alors, que faisiez-vous ?
Je ne le saurais que bien plus tard.
J’ai continué de nourrir mon imaginaire et votre légende de mes multiples passages, fugaces mais réguliers, sur la nationale. Peu à peu, puisque grandir fait entrevoir un peu le réel, j’ai appris votre enfance, votre vie de menuisier. J’ai su pour la glaise pétrie par vos mains, la terre ramassée en toute occasion pour saisir et malaxer.
Et, autre sujet, j’eus l’explication de la présence de cette pompe à essence installée devant votre maison. L’or noir d’Anita, votre épouse, pour un travail, une vie à deux.
Je sais aujourd’hui que toutes ces informations ont contribué à nourrir votre portrait encore si infidèle, très cher Albert.
Mais un jour, j’ai pu entrer...
Ce jour-là, c’est grâce à mes parents – toujours eux – que j’ai pu avoir le privilège de m’approcher. L’intérêt de plusieurs amoureux de la création avait fait ouvrir les portes du jardin, de la maison et de l’atelier.
Tout en même temps, un vrai show, le spectacle s’étalait là devant moi !
Les bordures ouvragées, le larmier en ciment qui imite les tuiles, la maison et vos audaces, les recoins et trésors d’habileté, dévoilaient l’incroyable.
Se trouvaient, tout à trac, les dormants des placards, des rangements contraints par l’espace exigu, les chambranles d’une porte et d’une fenêtre dessinés en trapèze, la mitre de la cheminée en zinc. S’exhibaient ici, dans une réinterprétation toute personnelle, les modèles piochés dans vos précieux documents glanés et répertoriés.
Mais c’est en entrant dans l’atelier que je compris la poésie.
Dans ce bazar ordonné, j’ai vu des séries, morceaux : des yeux, des mains, des lunettes. Autant de pièces utiles à vos œuvres de fer et de ciment, attendant l’assemblage.
Était-ce l’antre d’un sorcier ? Non.
Un laboratoire ? Non.
C’était un atelier d’artiste pratique, méticuleusement rangé par vos soins, pour que vous vous y retrouviez, vous, cher Gabriel.
La poussière et le temps avaient un peu pelliculé les objets mais la magie restait intacte.
L’enfant que je redevenais au cours de la visite voyait à cet endroit une évidence : la vie est riche et pleine pour celui qui sait se laisser porter au gré de ses imaginaires.
Vous aviez fait jaillir la création au cœur du jardin. Les danseuses, le moulin de l’amour, les oiseaux et puis les femmes devenaient espiègles entre vos mains. Elles étaient, tour à tour, des figures religieuses, des femmes éclatantes arborant des poitrines dénudées. De jeunes filles en Vénus, de Vierge Marie en sainte Thérèse de Lisieux, la femme était une muse que vous représentiez avec allégresse. Si la couleur avait perdu de son éclat, elle rythmait avec grâce la déambulation. Je remarquais au détour des bosquets et des coursives ombragées, des portraits de personnages célèbres. J’avoue avoir ri de ces représentations. Vous en amusiez-vous ? Souhaitiez-vous montrer ce que vous perceviez de votre environnement ?
En fait, à y repenser aujourd’hui, cher Gabriel Albert, ce jardin est un pied de nez à la copie conforme. Vous avez déjoué les pièges de la représentation à l’identique.
L’avez-vous fait exprès ? Peu importe, car la seule chose à retenir est que ce droit d’exister autrement, vous vous l’êtes donné. Même si ce n’est qu’une fois la retraite arrivée.
Au jardin, s’offre à nous une danse qui a cette capacité de nous faire basculer d’un état joyeux à une mélancolie poétique. Les jeunes filles aux robes roses ou bleues qui entament une ronde auprès d’un arbre fruitier, les animaux aux abords des bassins, tous, par leurs couleurs, gestes et formes, nous embarquent dans un univers onirique, fantasmagorique.
Je ne peux m’empêcher de penser alors aux mots de Bram van Velde : « figurer ce qu’on ne saurait dire, une vitalité élémentaire ».
Peut-être auriez-vous aimé lire cette phrase au cours de vos recherches dans ces magazines recelant toutes ces idées et représentations.
J’aurais aimé pouvoir vous en parler… Avec toute mon admiration, Valérie



