Je m’appelle Félicien. Je suis né en 1997 un 12 décembre. On dit de moi que je suis un jeune homme ancré dans mon temps. Je me balade les mains dans les poches et un bonnet sur la tête. Mes cheveux sont bouclés, plutôt châtains foncés. Je suis grand, enfin c’est ce que tout le monde dit. Ma démarche est quelque peu hasardeuse sans doute à cause de mes longues jambes. Aux pieds, j’ai des chaussures blanches d’une propreté remarquable. Ma voix est assez douce, je ne l’utilise que très peu. Oui, malgré ma potentielle grande taille je ne suis pas écrasant lors d’un dialogue. Je ne fume pas et ne bois que très peu. Je prends fréquemment, pour ne pas dire constamment, des photos de ce qui m’entoure. Le jeudi, aux alentours du 9e et du 18e arrondissement de Paris, entre la rue Blanche et la rue Lamarck, après quelques heures de marche, je rentre chez moi passer le reste de mon temps à trier mes images. Mes balades, en générale, se mêlent à celles des touristes, où je croise couples, familles, enfants... Je dirai que je documente mon quotidien, ce qui rend la moindre chose palpitante. Un serveur maladroit, une boutique grillagée, un square vide, un bout de rez-de-chaussée, un enfant et son sac à roulette, un lampadaire défectueux, un vélo sans selle, une cour d’immeuble. Je m’égare.
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L’étagère
par Clara Bouteille
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J’aime me fondre dans Paris. La ville où j’ai toujours vécu. Dans le le 9e arrondissement, dans ma maison de famille, où meubles et objets s’emparent du peu d’espace. Ma chambre est au deuxième étage, au fond du couloir, elle fait suite à une salle de bain et un bureau. Petite malgré la taille de la maison. J’ai chez moi un garage dans lequel j’entrepose sur une étagère, des vêtements. Précieux non, sans valeur sentimentale non plus, mais nécessaire oui. Cela fait environ dix ans que cette étagère est occupée. J’y retourne une fois par semaine. Peut-être pour vérifier encore et encore la quantité exacte qui s’y trouve. Je ne porte pas ces habits. Je ne les ai même jamais portés. Ils sont en bas, étiquetés et soigneusement emballés dans des sacs plastiques Il y a donc 50 vêtements, rangés par groupe. Puisque chacun d’entre eux existe en double, triple ou plus. Je suis un jeune homme de 25 ans, qui depuis dix ans prévoit le jour où il lui faudra déballer un de ses sacs pour en récupérer son contenu.
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Tout a commencé avec un vase. Ce n’était pas le mien mais celui de ma famille, pourtant je me le suis approprié. Chaque matin en descendant les escaliers, dans le long couloir qui départage de façon disparate les pièces du rez-de-chaussée, je voyais ce vase en terre cuite. Posé maladroitement au centre d’une commode. Il se noyait dans cette surface. Ce vase n’était pas disproportionné mais doté d’une forme quelque peu farfelue. Sa panse quasi inexistante le rendait frêle et sa base était bien trop étriquée pour l’empêcher de tomber un jour. Ce jeudi-là, je rentrais d’une de ces balades, avec à la main un journal et une centaine de photos à trier. Sur la commode où j’avais pour habitude de poser le journal, je ne trouvai pas le vase. Il n’était ni dessus, ni dedans, ni dessous. Ce vase, qui n’était autre qu’un objet décoratif de ma maison familiale, avait finalement perdu l’équilibre. Cassé, irréparable, et surtout irremplaçable. J’étais tourmenté par l’idée de ne plus jamais le revoir posé sur cette commode, qui n’avait maintenant plus aucune utilité. Il me fallait retrouver par tous les moyens non pas un vase quelconque, mais la copie conforme de celui que j’avais toujours connu. Je suis allé place d’Aligre dans le 12e, boulevard de Port-Royal dans le 5e, rue Oberkampf dans le 11e, Porte de Vanves dans le 14e. Aucun ne lui ressemblait, aucun brocanteur ne s’était jamais procuré un vase comme le mien.
Et puis, quelques mois plus tard, un mercredi après-midi, aux alentours de 15h, dans la file d’attente d’un magasin j’avais entre mes mains quatre pantalons. Quatre pantalons du même modèle mais aussi de la même couleur, et de la même taille. C’était, je pensais, un basique à toujours avoir. Droit, noir en coton. La seule idée d’un jour le trouer, l’abîmer, le perdre tout en sachant que je ne retrouverai pas un pantalon semblable me fit cogiter. « J’en prendrai quatre. » Quatre au cas où le premier se déchirerait, le deuxième se délaverait, le troisième s’agrandirait et le quatrième se tacherait. Quatre c’était bien, j’avais une marge. Sur le chemin du retour, je me souviens, j’avais l’impression d’être observé voire dévisagé. Cette sensation m’était fortement désagréable. Mon sac n’était pourtant pas transparent, j’étais le seul à en connaître le contenu. Maintenant, il me fallait trouver un endroit pour ces vêtements, ailleurs que dans mon armoire bien trop remplie. Chez moi, à cette époque, il n’y avait déjà plus beaucoup de place, les meubles étouffaient de bibelots, la moindre parcelle de sol était habillée d’un tapis et les étagères s’affaissaient sous le poids des livres. Il restait le garage. Personne n’y passait jamais. Un garage sans voiture perdait quelque peu de son importance. On y trouvait des affaires de ski, des anciennes valises, des tableaux emballés dans du papier bulle, des conserves, du vinaigre, des outils aussi. Des choses inutiles mais à ne pas jeter, car il y avait cette phrase magique : « on ne sait jamais ». Alors, ces vêtements qui n’étaient autre qu’une sécurité pour moi allaient trouver leur place ici. Parmi ces « on ne sait jamais ».
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Ainsi, ce fut sur une étagère, autrefois destinée aux bocaux de confitures, que les quatre pantalons encore étiquetés furent enveloppés par mes soins d’une poche en plastique et, enfin, délaissés au fond du garage. S’il m’arrivait de descendre le soir avant de m’endormir pour les compter et vérifier leur état, il ne m’arrivait jamais de les changer de place. Ils créchaient là et semaine après semaine d’autres s’y ajoutèrent. Ce n’était plus seulement des pantalons, mais aussi des t-shirts, pulls, vestes, chaussettes, jeans. La vieille sensation d’être dévisagé, après les achats, disparaissait au fur et à mesure que l’étagère se remplissait. Je n’avais pas tant d’argent que ça, en tout cas pas assez pour investir dans ces vêtements. Mais j’y trouvais mon compte. Je n’étais plus tourmenté par l’idée, qu’un jour, une marque arrêterait de produire l’objet dont j’avais tant besoin. J’avais ma réserve, à moi. C’était peut-être bizarre, j’en étais conscient, mais cette petite bizarrerie m’épargnait des heures de cogitations. Alors je continuais, je revenais, sacs en mains, remplis de t-shirt blancs, noirs, de jeans bleus, et de chaussettes marrons. En général des basiques, je n’étais pas un grand original. Mais cette pratique m’imposait un style de vie. Il me fallait faire attention à ma ligne, ni maigrir ni grossir, ou tous ces vêtements deviendraient inutilisables. Je devais être vigilant à tout ce qui m’entourait. La chaise de la salle à manger sur laquelle je m’asseyais, les endroits où j’allais, les gens que je voyais. Pas une tache, pas un trou, d’huile, de cigarette et tant d’autres choses qui éveillaient mon sens des responsabilités envers ceux qui demeuraient dans mon garage. À l’image du sac plastique qui enveloppait mes vêtements, la photographie était un moyen de protéger mes souvenirs. Peut-être que la perte du vase n’était qu’un prétexte à ce choix de vie, que ce qui m’avait amené à cette pratique était simplement ce besoin de garder une trace de ce que j’avais vu, de ce qui m’avait appartenu. Je prenais plaisir à me replonger dans la pile de photos, rangées sur ma table de nuit, comme j’affectionnais ces soirs où je comptais le nombre de vêtements rangés sur mon étagère.
Ces nuits-là, quelques heures après le coucher de ma famille, je descendais les escaliers à pas feutrés en direction du garage. Je faisais escale au salon pour déloger le plaid du canapé et en cuisine pour récupérer la lampe torche. Les tapis atténuaient le bruit de mes pas, mais ma mère, grande insomniaque, ne devait pas louper une once de mon parcours. J’arrivais lampe à la main, et plaid aux épaules, dans ce garage froid et sombre. Je sentais sous mes pieds nus, la couche de poussières et de particules qui recouvrait l’intégralité du sol en ciment. J’enjambais la pièce. Il m’arrivait de marcher sur un bidule, ce qui avait tendance à gâcher mon escapade. Arrivé à l’étagère, toute l’excitation était à son apogée. Je déposais chaque sac sur une commode de conserves, pour en redécouvrir le contenu, et trier des heures durant chaque groupe. Je le faisais entre les œuvres d’art et les outils. Ma collection, je la pensais ainsi. Comme un tableau à contempler et aux propriétés réparatrices.
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Je suis un jeune homme de mon temps, grand mais discret, curieux mais casanier et animé du besoin d’acquérir.
Un soir, allongé sur la partie du canapé assurément propre, je regardais les informations. Bénédicte, âgée de 62 ans, avait été dépouillée de tous ses souvenirs suite à des inondations dans sa maison. Très vite toute mon attention s’échappa dans un tourbillon d’images infernales. Des vieilles sensations refaisaient surface. La simple idée de perdre à nouveau quelque chose m’était insupportable. Le comportement que je m’imposais depuis quelques années perdait son efficacité face aux hasards qui constituent une vie. Une catastrophe pareille pouvait ruiner l’infime stabilité que je m’étais créée. Mon corps saturait d’anxiété. J’avais été prudent ces dernières années, mais il me fallait être encore plus vigilant. Donc je pris une décision, ici, face à la télévision. Je ne m’absenterais plus de chez moi, ni même le jeudi.
Les premiers jours furent appréciables. J’avais le temps de tout, alors je ne faisais pas grand-chose. Après avoir erré dans toutes les pièces de la maison, répertorié chaque objet et nettoyé de fond en comble le garage, je commençai à tourner en rond. Les rues de Paris, les touristes, les grandes terrasses ne me manquaient pas tellement. Mais je ne vivais plus rien, je me retrouvais à puiser dans les mêmes souvenirs photographiés tous les jours. En créer des nouveaux voulait dire sortir de chez moi, et ça, ce n’était pas possible. Au bout de trois semaines, une après-midi, je descendis au garage. Mes vêtements, malgré leurs enveloppes en plastique, n’étaient pas indestructibles. Je voulais les prendre en photo comme pour les figer, établir une archive, une empreinte de leur existence. Encore emballés, fidèles à leurs images. J’avais réussi à capturer à la fois ce qu’ils étaient et ce qu’ils représentaient pour moi.
Aujourd’hui encore, je descends au garage, plaid aux épaules et lampe torche à la main. Je suis ressorti de chez moi depuis. J’ai retrouvé les trottoirs bondés, les bistrots bruyants, les monuments en travaux, les métros surchargés, les sorties de théâtre, les terrasses chauffées, l’odeur des marrons grillés, les cyclistes pressés, les sirènes de pompier, les brocantes inabordables, les vitrines soignées, les publicités monumentales, les coureurs matinaux, les parapluies hasardeux, les chanteurs de rue. Et il m’arrive toujours d’alimenter mon étagère.



